L’anthropologue Christel Sola intitule un de ses articles « Y a pas de mots pour le dire, il faut sentir », puis elle décrit des professionnels du cuir, de la fourrure, du textile, du bois et de la céramique qui utilisent leur toucher et parlent de leurs sensations tactiles. Sa recherche indique que tous ces artisans emploient très majoritairement des mots connus de tout un chacun pour construire leur parole spécialisée qui aura des conséquences précises sur l’objet qu’ils travaillent. Les experts en maroquinerie, par exemple, reconnaissent au doigt, et non à l’œil, l’espèce animale, la partie du corps, les qualités ou les défauts techniques et même le nom du tanneur de telle ou telle pièce de cuir. Dans ces métiers comme dans toutes les activités humaines, désigner les matériaux, leurs propriétés et les opérations qu’on leur applique est capital pour élaborer, mémoriser et partager les savoirs et les savoirs-faires.

Cela nous montre que la carence des mots est un préjugé. Les historiens ajoutent que ce préjugé a pu, selon les époques et les sociétés, concerner chacun des cinq sens, et qu’il est donc susceptible de s’inverser. Une telle inversion s’est, par exemple, produite pour le goût avec le développement du discours culinaire. La médiatisation actuelle de la gastronomie prouve que sa marginalité jusqu’à la fin du XXe siècle ne tenait pas au langage lui-même, mais à la dévalorisation de cette perception dans les discours et les pratiques culturelles. Comme personne aveugle, j’en conclus que chacun doit apprendre à toucher et à parler du toucher, et que cela devrait être enseigné, surtout si on envisage un processus à la fois conscient des sensations de la personne qui touche et attentif à la subtilité de l’objet touché.

Il est vrai qu’il n’y a pas, dans les langues romanes, de nom générique pour désigner ce qu’on perçoit par le toucher ni la représentation mentale que le toucher permet de former : on voit des images, on entend des sons, on hume des odeurs et on goûte des saveurs, mais on touche des matières, des textures, des consistances, etc., c’est-à-dire des propriétés spécifiques au même titre que les couleurs pour la vue ou les timbres pour l’ouïe. Mais il convient aussitôt d’ajouter que si un groupe social a besoin de désigner un objet, une propriété ou un phénomène, il a à tout moment la possibilité de proposer un mot nouveau, ou une signification nouvelle pour un mot déjà existant.

Du coup, une variante de la légende des mots manquants consiste à dire qu’ils existent seulement pour les spécialistes d’un certain domaine de connaissance, mais qu’ils sont inaccessibles au commun des utilisateurs de la langue. Cela aussi est un préjugé. Car s’il répond aux besoins de l’ensemble d’une communauté, n’importe quel terme d’un vocabulaire spécialisé peut devenir d’usage absolument courant[1]. C’est par exemple le cas de l’adjectif « élastique », qui a été formé par les physiciens et les médecins du XVIIe siècle à partir du grec ancien. Or, dès le siècle suivant, grâce aux produits industriels, l’adjectif a été utilisé dans la vie quotidienne et a servi de base au nom « élasticité » et à l’adverbe « élastiquement », connus de tout un chacun.

Surtout, le plus grand intérêt du vocabulaire n’est pas, comme on l’a parfois affirmé, de proposer la meilleure liste possible d’étiquettes à coller sur la réalité, mais de pouvoir se combiner en tant que de besoin pour affiner les significations échangées. Quand l’entité perçue paraît difficile à désigner ou à qualifier, et si cela s’avère pertinent pour la communication, il suffira de développer sa description, ce qui peut se faire de trois manières principales. On peut d’abord combiner des caractéristiques qui vont se nuancer ou se corriger les unes les autres, comme dans cette phrase d’une participante à une de mes enquêtes : « nos pieds soudain s’enfoncent dans une épaisseur dense et dure » (Verine 2009, p. 92).

On peut ensuite comparer entre elles certaines parties de l’entité décrite. Un même bronze, par exemple, peut présenter des surfaces polies, d’autres finement brossées et d’autres plus ou moins grenues ou alvéolées ; certaines offrent des arêtes plus ou moins vives ou des veines plus ou moins gonflées. Ces nuances sont accessibles au regard par déduction, mais l’exploration manuelle est, seule, capable d’en apprécier la subtilité, et son expression verbale est, seule, capable de l’intégrer à une réception esthétique.

On peut enfin comparer l’élément décrit à des expériences de perception plus ou moins apparentées. C’est ce que fait un interviewé d’une autre de mes enquêtes : « et de l’autre côté, quelque chose d’un peu rugueux qui pourrait ressembler à quelque chose qui peut facilement s’effriter parce que, quand on passe la main là comme ça, on dirait comme si c’était du papier, même si c’en est pas ». Ce fragment illustre à la fois le problème du vocabulaire tactile et sa solution. Le problème, audible dans les tâtonnements de sa parole, réside dans le manque d’habitude de décrire tactilement à l’oral et dans la rareté des modèles écrits de descriptions tactiles. La solution réside dans le rapprochement avec une perception qu’on suppose connue de l’interlocuteur, celle d’une matière qui « s’effrite », ou avec un autre matériau courant, le « papier ».

Par-delà, les matières fournissent un riche répertoire de métaphores ou de comparaisons pour élargir l’éventail des textures. Dans mes enquêtes, les locuteurs sollicitent ainsi « du satin, du velours » à propos de fleurs ou des oreilles d’un chien, et « la texture plastifiée de type peau d’orange » pour l’intérieur de la porte d’une voiture. Et lorsque ces matières sont reconnues collectivement comme prototypiques d’une catégorie de sensations, on crée des adjectifs à partir de leurs noms. Pour la texture, on mentionnera parmi tant d’autres les paires « craie / crayeux », « farine / farineux » ou « soie / soyeux ».

On perçoit ainsi que, même si le vocabulaire est par définition limité (sans quoi l’échange deviendrait impossible), le fondement même de la communication consiste à dépasser ces limites en faisant jouer les mots entre eux et en sollicitant les connaissances plus ou moins partagées par les interlocuteurs. L’expression des perceptions tactiles ne se limite donc pas au vocabulaire, puisqu’elle peut donner lieu à des combinaisons de mots, à des jeux de signification et à l’élaboration de séquences assez longues.

Ainsi, les mots du toucher existent, et les minces échantillons proposés ici ne demandent qu’à être développés, ce qui permettra aux contemplateurs touchants d’affiner la conscience de leurs sensations. Le plus souvent, nous n’y prenons pas garde, parce que nous les sollicitons au détour de tel ou tel échange, comme éléments additionnels, de contexte, permettant d’augmenter le réalisme visuel, qui reste la référence. Il appartient à chacun d’entre nous de les cultiver et de diversifier notre vécu habituellement auditif et visuel à partir d’expériences comme le musée tactile national Omero d’Ancône. Car, en outrepassant le prêt-à-sentir et le prêt-à-dire aujourd’hui dominants, en donnant la parole aux perceptions tactiles (mais aussi olfactives, kinesthésiques, etc.), c’est à une Autre beauté du monde que nous accédons.

Version française de « Non ci sono parole per dirlo, bisogna sentire », Aisthesis 3, 2016, p. 4-5, [en ligne]

www.museoomero.it/main?pp=rivista_aisthesis

Bertrand Verine, docteur ès Sciences du langage, université de Montpellier
Président de l’Afont

Références
Sola Christel, 2007, « Y a pas de mots pour le dire, il faut sentir », Terrain n° 49, p. 37-50, [en ligne] http://terrain.revues.org/5841/
Verine Bertrand (éd.), L’Autre beauté du monde, Lyon, Éditions de la Loupe, 2009.