Nombre de penseurs se réfèrent, depuis 1930, à cette «sensation religieuse», que Romain Rolland décrit comme «le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique)».

Une immense forêt en automne vue depuis l'autre côté d'un lac sur lequel elle se reflète à l'infini. Les arbres sont un fondu de rouge, orange et rose, avec juste une pointe de gris lorsqu'on distingue leur tronc. Les couleurs sont aussi fondues les unes dans les autres dans le reflet du lac que dans la réalité. Seuls un arbre et des rochers moussus proches de la rive sont verts.

 

L’expression a été construite à partir de la lettre du 05.12.1927 dans laquelle Romain Rolland remercie Sigmund Freud de lui avoir envoyé un exemplaire de son livre L’Avenir d’une illusion en observant:
«J’aurais aimé à vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable. J’entends par là: –tout à fait indépendamment de tout dogme, de tout Credo, de toutes organisations d’Église, de tout Livre Saint, de toute espérance en une survie personnelle, etc.–, le fait simple et direct de la sensation de l’“éternel” (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique)» (cité par Ariane Nicolas, 2024).
Il est significatif que la tradition ait retenu le mot «sentiment», alors que Romain Rolland lui préfère «plus exactement […] sensation» et insiste sur «le fait simple et direct de la sensation […] sans bornes perceptibles». C’est que, dès lors qu’il est question de religiosité, même «spontanée», et d’«éternel», même si le ressenti en est fugace, le modèle dualiste dominant la pensée occidentale depuis des siècles impose la hiérarchie entre les sensations attribuées au seul corps, d’une part, les sentiments et les idées relevant du seul esprit, d’autre part. On constate d’ailleurs, dans de nombreux récits d’expérience vécue, qu’un événement sensoriel est moins facile à valoriser par lui-même que par les sentiments ou les pensées qu’il suscite (lire notre article Pourquoi les informations tactiles sont-elles souvent mises en inconscience).
Pourtant, «qu’est-ce donc que ce sentiment océanique? Ce serait l’expérience rare, fulgurante et généralement brève d’être Un avec le Tout. Comme si les frontières entre le Moi et le monde s’évanouissaient au profit d’un sentiment d’unité, de compréhension et de conscience élargie», indique la quatrième de couverture du livre d’Yves Vaillancourt (2018, Montréal, Presses de l’Université Laval).
Le phénomène a bien sûr été évoqué par plusieurs passionnés de mer. Mais l’anthropologue Philippe Escola raconte l’avoir ressenti lors d’une traversée en pirogue dans l’Amazonie: «tout à coup, j’ai eu la sensation, en dépit d’une grande solitude, de faire pleinement partie du monde. J’avais la sensation d’être un minuscule grain de poussière dans un monde sans humains… et c’était merveilleux» (cité par Martin Legros, 2025, dont l’épouse Myriam l’a expérimenté dans une réserve naturelle en bord de Seine).
Pour le botaniste Francis Hallé, c’était dans la forêt équatoriale congolaise: «une réaction à un environnement naturel qui nous saisit à l’improviste et qui, plus qu’avec l’océan, a à voir avec un ressenti de gigantesque, d’illimité. […]un basculement inattendu dans la poésie et la beauté, qui nous submerge et abolit toute limite entre nous et notre environnement. Une impression aussi étrange que soudaine de fusion avec la nature, procurant une joie inouïe» (www.telerama.fr).
Martin Legros, lui, «tend à l’éprouver dans la musique plutôt que dans la nature : il survient lorsque, telle la goutte d’eau qui se glisse dans la vague ou la note de musique dans la mélodie, nous ressentons intensément le contact de notre existence finie, irréductible mais relative, avec un monde qui a l’apparence de l’éternité et de l’infini».

Brève mise en contexte

Au tournant des 19ème et 20ème siècles, l’église catholique exerçait un pouvoir normatif très concret dans la majorité des sociétés européennes. De nombreux penseurs essayaient donc de formuler la possibilité d’une transcendance alternative. Historien, musicologue et romancier, Romain Rolland (1866-1944) a cherché cette transcendance dans la musique, dans les philosophies de l’Inde et dans le socialisme. Il en a discuté, de vive voix ou par écrit, avec de nombreux collègues, dont l’écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942), qui consacra en 1921 une biographie à celui qu’il considérait comme la «Conscience de l’Europe». C’est également Zweig qui mit en relation Rolland et Freud pour une douzaine d’années d’échanges réguliers.
Ariane Nicolas résume ainsi le débat concernant la religiosité dans lequel s’inscrit la discussion autour de la sensation (ou du sentiment) océanique: «ce besoin de croire est-il universel, ancré dans l’esprit de chacun dès la naissance, et donc potentiellement inaltérable? [position de Rolland] Ou est-ce une création de la société, une commode “illusion” qui aurait vocation, un jour, à disparaître? [position de Freud]». «Le 20.07.1929, Freud écrit à son ami: “Je suis fermé à la mystique autant qu’à la musique.” Le 19.01.1930, il surenchérit, non sans humour: “J’essaye maintenant de pénétrer sous votre conduite dans la jungle hindoue, dont jusqu’à présent l’amour hellénique de la mesure, le prosaïsme juif et l’anxiété du petit-bourgeois, mêlés selon je ne sais quelles proportions, m’ont tenu à distance.”»
Cette réflexion sera intégrée à Malaise dans la civilisation (1930): «si nous sommes tout à fait disposés à admettre l’existence chez un grand nombre d’êtres humains d’un sentiment “océanique”, et si nous inclinons à le rapporter à une phase primitive du sentiment du Moi”, c’est que «notre sentiment actuel du Moi n’est rien de plus que le résidu pour ainsi dire rétréci d’un sentiment d’une étendue bien plus vaste, si vaste qu’il embrassait tout, et qui correspondait à une union plus intime du Moi avec son milieu», écrit Freud. Ariane Nicolas le commente ainsi: «le sentiment océanique renvoie à quelque chose de réel dans la manière dont le Sujet se construit: […] cette réalité correspond au stade maternel, in utero, où le Moi n’est pas encore capable de se dissocier du reste de son environnement et qui lui donne donc le sentiment de faire corps avec n’importe quel objet».
Mais, contrairement à Rolland, «Freud pense […] que devenir adulte revient justement à dépasser ce stade de dépendance et de fusion fantasmée avec le monde». «Les besoins liés à la religion […] témoigneraient de l’expression de “besoins infantiles” liés à l’état de dépendance absolue du nourrisson, qui rechercherait une protection dans la figure du père. La croyance religieuse rejouerait cette dépendance de manière imagée, en remplaçant la figure paternelle par celle de Dieu».

Arrêt sur la ou les sensations

Obéissant à l’hégémonisme occidental de la vue, certains commentateurs affadissent l’expérience ou la métaphore «océanique» en l’interprétant comme la réaction émotionnelle intense à une vision spectaculaire. Ariane Nicolas note ainsi que «l’étendue d’eau des océans a un caractère doublement infini, à la fois horizontalement et verticalement, ce qui en fait un paysage fondamentalement à part. L’océan nous fait apercevoir ici-bas une certaine idée de l’infini […]». De même, la psychanalyste Drina Candilis-Huisman (2020) souligne que «l’image de la mer, constamment agitée du mouvement des vagues et des marées, représente une rythmique temporelle» qui nourrit mieux qu’aucune autre une sensation d’éternité (page 4, repris page 5). Cela viendrait de ce que «la vision […] fait percevoir la ligne d’horizon non comme une limite mais comme un point de fuite qui ouvrirait sur le même de manière infinie» (page 5).
La même autrice précise cependant que cette représentation «renvoie à […] d’autres images: le silence [auditif] du désert, les cimes montagneuses ou l’immensité céleste [à nouveau purement optiques]» (même page). Nous nous permettons d’observer que l’unité primordiale entre la mère et l’enfant dans la vie utérine, à laquelle Freud associe la sensation océanique, est dépourvue de tout caractère visuel, alors qu’elle possède une composante acoustique, modifiée par rapport à la vie aérienne de même que les repères auditifs ordinaires sont altérés en pleine mer, dans le désert ou au cœur de la forêt. Elle possède plus encore un caractère «rythmique», mais ressenti par le tact et par la kinesthésie (lire notre article Le toucher, premier mode de communication parents-enfant). Drina Candilis-Huisman conclut d’ailleurs son article sur le bien-être régressif du bercement marin et son inversion dans l’angoisse du mal de mer.
Même s’il ne la définit pas comme telle, c’est cette composante tactilokinesthésique que développe Martin Legros, en s’appuyant sur l’ouvrage du philosophe Michel Hulin (1993, La Mystique sauvage, Paris, PUF). «Au moment de son échange avec Freud, Romain Rolland préparait une vaste enquête sur l’Inde mystique et la philosophie védique, où est omniprésente la métaphore de la dilatation aquatique […] Dans ce cadre, note Hulin, l’âme est conçue comme une vague qui découvre qu’elle n’est pas indépendante des autres et se met à faire corps avec la “masse liquide”. Mais Hulin nuance l’absorption dans le “Grand Tout” qui suscitait le scepticisme de Freud. “Il s’agit, pour chaque vague, moins de venir mourir dans l’océan apaisé que de consentir à s’épancher sans cesse dans les autres vagues et à s’enfler d’elles en retour, toutes pareillement traversées par le perpétuel flux et reflux d’un même soulèvement”».

Conclusion provisoire

Pour André Comte-Sponville, «ce “sentiment océanique” n’a rien, en lui-même, de proprement religieux. J’ai même, pour ce que j’en ai vécu, l’impression inverse: celui qui se sent “un avec le Tout” n’a pas besoin d’autre chose. Un Dieu? Pour quoi faire? L’univers suffit. Une Église? Inutile. Le monde suffit. Une foi? À quoi bon? L’expérience suffit» (2006, L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, cité par Wikipedia).
Quels que soient les choix spirituels et intellectuels qu’on lui associe, c’est bien l’expérience plurisensorielle qui reste la base commune du phénomène.

Références

Candilis-Huisman, Drina, 2020, «Penser (avec) la mer: le “sentiment océanique” ou l’avenir d’une métaphore», Quinzaines 1230, octobre, pages 4-5.
Legros, Martin, 2025, «Avez-vous déjà éprouvé le “sentiment océanique”?», Philosophie magazine, Lettre de la rédaction, 3 février.
Nicolas, Ariane, 2024, «Qu’est-ce que le “sentiment océanique”?», Philosophie magazine, novembre.

Consulter
l’article de Martin Legros sur www.philomag.com
et celui d’Ariane Nicolas sur www.musee-marine.fr.

Photographie d’illustration: phgvu307 pour Pixabay.com