Dans une enquête actuellement consultable sur la plateforme arte.tv, Bastien Gens documente les mythes de la danse de saint Guy, du mal des ardents, du tarentisme, et autres formes de transe collective en Europe de l’ouest. 64 minutes astucieuses et instructives.

Danse en cercle folklorique de l'Europe de l'ouest. Derrière, un groupe de musiciens à cordes, devant, un cercles de jeunes femmes en bottes, jupons à carreaux, chemises bouffantes, gilets en crochet et longs rubans dans les cheveux. Elles tournent en se tenant par la taille.

 

Sur un ton toujours charmeur et parfois plaisantin, l’auteur interviewe des spécialistes internationaux de l’histoire sociale et de l’histoire de l’art, ainsi qu’une danseuse contemporaine. Les illustrations visuelles sont évocatrices, la musique suffisamment techno pour suggérer la transe et suffisamment discrète pour ne pas nuire à la compréhension.
Le fil rouge est l’épidémie de danse compulsive attestée à Strasbourg en juillet 1518, dont d’autres cas sont mentionnés en Allemagne dès le 11ème siècle. Le médecin allemand Paracelse la dénomma «chorémanie», folies de la danse, et l’usage courant «danse de saint Guy», du nom d’un martyr réputé guérir les convulsions mais aussi les provoquer. Au cours des siècles, on l’assimila à la sorcellerie (notamment féminine), à l’hystérie (supposée féminine), à l’ergotisme (ou feu saint Antoine ou mal des ardents), intoxication par l’ergot du seigle, qui s’en distingue parce qu’elle provoque une gangrène des extrémités avec sensation de brûlures au niveau des membres.
Certains penseurs ont tenté de la rapprocher du tarentisme (ou tarentulisme), qui s’en différencie par plusieurs traits. D’une part, c’est un «syndrome fondé sur la croyance en l’empoisonnement d’une araignée, la lycose de Tarente –que l’on sait aujourd’hui inoffensive. Sa morsure était […] jugée capable de plonger les victimes, surtout les femmes, dans un état convulsif que seules pouvaient guérir une danse effrénée (la pizzica) et une musique spécifique (la tarentelle)». D’autre part, le rituel collectif de guérison, «véritable exorcisme», pouvait effectivement «se prolonger pendant des heures, parfois des jours, plusieurs instrumentistes jouant en continu pour ne pas interrompre le flux musical. Quant au “tarentulés”, ils reprenaient, sur cette musique, les mouvements liés au tempérament ou à la morphologie de l’araignée» (Martin, Marie-Pauline, et Martin, Jean-Hubert (dirigé par), 2022, Musicanimale. Le grand bestiaire sonore, Gallimard / Philharmonie de Paris).
On le constate: dans le cas du tarentisme, la danse n’est pas le symptôme, mais le remède ; sa chorégraphie et sa musique sont socialement codifiées, au point d’être devenues un des marqueurs culturels de la région italienne des Pouilles. Sans trancher sur l’explication de la danse de saint Guy, Bastien Gens nous incite à conclure que le point commun de toutes ces interprétations est la stigmatisation du peuple et des femmes, ou plus généralement la pathologisation des manifestations du corps. Le Grand Robert atteste d’ailleurs que le vocabulaire médical regroupe sous le nom de chorées (danses) l’«ensemble de[s] manifestations pathologiques caractérisé par des contractions des muscles».

Consulter le documentaire sur www.arte.tv/fr.

Photographie d’illustration: jhraskon pour Pixabay.com