Deux articles déjà un peu anciens permettent de faire le point sur la caractérisation sociologique des surfeurs en France et sur les sous-bassements anthropologiques de leur activité. Mais ils restent très allusifs sur les ressentis de leur corps et de la nature.

Anne-Sophie Sayeux décrit ainsi le surf proprement dit: sur une planche portée par une vague, «accomplir un grand nombre de “manœuvres”» (section 10), «jambes fléchies, un pied en avant dans l’axe de la planche et l’autre à l’arrière, perpendiculaire, le corps sui[vant] la ligne de la planche» (section 8). Dans ce but, il faut d’abord franchir la «barre, lieu proche du rivage où les vagues se brisent» et atteindre le «line up, là où se forment les vagues» (Glossaire).
Cette approche s’opère, «allongé au centre de la planche» (section 5), par une alternance de «rame» et de «canards». Pour la rame, «“il faut des mains un petit peu palmées, plonger la main le plus profondément parce qu’en profondeur l’eau est plus dense donc il y a une plus grande avancée possible quoi.”» Vincent (surfeur d’une vingtaine d’année, Anglet)» (section 4). Pour le canard, il s’agit de «s’enfoncer sous l’eau avec sa planche, afin de laisser passer la vague au dessus de soi sans être entraîné par son courant» (Glossaire). «Si le pratiquant n’a pas le bon réflexe -faire un canard- au bon moment, […] le saboulage, ou “machine à laver”, se met en route et le renvoie à quelques longueurs de là, de sorte qu’il doit réitérer son effort» (section 5).
[Note. Au sens premier, sabouler signifie « secouer, bousculer ». Parmi ses sens dérivés figure celui de «laver énergiquement» (Le Grand Robert. On retrouve ces significations dans la métaphore de la «machine à laver».]
Plaisirs et douleurs plurisensoriels
Parmi les figures possibles, une fois dressé sur la planche et la planche sur une vague, «le “tube” est l’idéal, le rêve, et le désir de tout surfeur. Pour l’atteindre, le pratiquant laisse la lèvre passer au-dessus de lui. En le recouvrant, la vague forme un tube dans lequel il se laisse enfermer. Le surfeur glisse à l’intérieur de celui-ci, modelant son corps pour se couler dans le faible espace que lui offre le tunnel d’eau. Le rythme du déferlement, la couleur, la matière, l’odeur, la vitesse: tous ces sens mobilisés transportent pour quelques précieux instants le surfeur dans une autre réalité» (section 10). «Cet imaginaire relève sans doute d’une utopie de l’érotisation des corps au contact de la nature, plongés dans une quête infinie de plaisirs sensuels au contact des éléments» (section 19).
Mais «le corps prouve aussi le sacrifice: les cicatrices dues à la pratique (chocs avec la planche, avec des rochers, etc.), les usures du corps (les disques dorsaux, les épaules, les crevasses sur la peau) et ses modifications (l’hyper-cambrure du dos, le développement musculaire déséquilibré, la maladie de l’oreille du surfeur)» (section 36).
On n’en saura pas plus. De fait, le moment le plus long et le mieux détaillé par les analystes est celui de «l’attente de la vague» et du repérage purement visuel préalable à l’activité, qui «peut durer un certain nombre de minutes jusqu’à de longues demi-heures, pour obtenir, enfin, à peine quelques secondes de surf: le temps du déferlement de la vague» (section 24). Guillaume Mariani le résume ainsi: «percevoir les lignes de force du lieu, cartographier mentalement les zones précises de déferlement, y adapter sa vitesse de déplacement» (section 3). Dans son auto-ethnographie, Grégoire Moron-Garreau développe aussi beaucoup cette phase préparatoire et note seulement, à l’instant de l’action: «la sensation est indescriptible, bien que ma vision soit troublée par ces cheveux marins sculptés par le vent. Dans cette semi-cécité, j’ai l’impression de me lever au cœur même d’un mur d’eau glaciale» (section 26).
Aléas émotionnels et imaginaires
Quelles relations avec les éléments?
Guillaume Mariani constate qu’«avec une attitude qui va du respect le plus grand aux ambitions les plus conquérantes, les surfeurs ont tous leur propre conception de la relation de l’être humain aux éléments» (section 8). Son objectif principal est cependant de déconstruire les «lieux communs de symbiose et de fusion associés habituellement à l’activité “surfique”» (sections 9 et 11). Pour lui, «l’indépendance et l’extériorité indépassable de l’organisation de la nature du champ de vagues imposent [aux surfeurs] de concevoir [leur] démarche comme une conjonction heureuse avec un processus sur lequel [ils n’ont] aucune prise» (section 4). À l’opposé de l’idéologie de domination de l’humanité sur l’environnement, il s’agit d’une «subordination», de «l’intériorisation d’une “place” et d’une forme de sujétion à l’ordre immanent de la nature, la reconnaissance de la toute-puissance des éléments et de la contingence de l’action des glisseurs» (même section).
Le sociologue propose «le terme de “syntonisation” avec l’élément pour rendre compte de la nécessité pour le pratiquant de ”s’accorder à l’unisson avec son environnement” et de s’effacer derrière l’élément pour s’y intégrer et glisser avec lui. Il s’agit de s’accorder sur le rythme, la même longueur d’onde que l’élément naturel en mouvement […] de s’ajuster au contexte éternellement fluctuant et qui ne connaît aucune stabilité, ni mètre étalon, ni diapason, ni référence figée» (section 6). Il y a là «une attitude empathique» et une «compétence rythmique “d’insertion”» (section 5).
Quelles relations avec les autres surfeurs et les spectateurs?
À lire Anne-Sophie Sayeux, tout se passe comme si l’humilité face à la nature trouvait sa revanche, d’une part, dans le culte des apparences pour les spectateurs et, d’autre part, dans la rivalité envers les autres surfeurs. Du côté des apparences visuelles, «jeunesse, liberté, esthétique et érotisation sont les quatre piliers de l’économie et de la médiatisation du surf, prenant source en France au début des années 1980. Construit pendant plus de vingt années, ce sens commun du surf trouve son paroxysme dans la terminologie “glisse” qui le marque comme activité purement hédoniste, communautaire, égalitaire et extrême» (section 11).
La liberté et l’égalité ne font cependant pas facilement bon ménage sur le terrain: «une seule vague à la fois, que chacun désire. De nombreuses tensions découlent de cette configuration», que l’autrice classe «en trois types: l’affrontement symbolique, l’affrontement stratégique et l’affrontement physique. Car l’usage de la “violence”, relevée régulièrement dans les entretiens de surfeurs, est une partie intégrative du surf. Elle permet d’une part de protéger son territoire et d’autre part elle donne lieu à une hiérarchisation interne» (sections 23-24). Un pratiquant admet: «“c’est vrai que ça peut se rapprocher des animaux avec les territoires…” (Christophe, quarantenaire, surfeur expérimenté, Guéthary)» (section 32).
Le même témoin développe: «“c’est des histoires de priorité, y a pas de vagues pour tout le monde et c’est les meilleurs et les plus costauds, les plus physiques on va dire, qui se goinfrent et les autres ramassent les miettes (rires)”» (section 22). «“À partir du moment où y a trop de monde, tu peux plus trop faire de cadeaux parce qu’il y en a trop. Après, à ce moment-là, ton instinct égoïste reprend le dessus: « Bon y a trop de monde, y a trop de monde, donc allez hop je prends des vagues ». Et puis, les autres sont censés s’écarter. Donc c’est vrai, c’est souvent très égoïste le surfeur dans l’eau, comme comportement» (section 27).
[Note. Anne-Sophie Sayeux remarque comme en passant le genre presque exclusivement masculin des surfeurs à l’époque de sa recherche (1999-2006). Nous n’avons pas, à ce jour, trouvé d’étude approfondie sur les surfeuses, ou sur une éventuelle évolution des pratiques et des discours avec la plus grande mixité de la discipline.]
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Une manière radicale de court-circuiter ces processus est la pratique totalement solitaire que développe Grégoire Moron-Garreau. Il échappe ainsi à l’enjeu de projeter une certaine image de soi pour le regard d’autrui, sans parvenir tout à fait à sortir de l’hypervisualité ordinaire de l’activité.
Lire les articles
d’Anne-Sophie Sayeux sur www.ethnographiques.org,
de Grégoire Moron-Garreau sur www.acfas.ca
et de Guillaume Mariani sur shs.cairn.info.
Consulter également sur notre site
(à venir) Les sensations de «glisse» attendent encore d’être décrites II: la planche à voile
Qu’est-ce que la soma-esthétique
et Comment le vécu corporel est devenu une évidence digne d’être communiquée.
Photographie d’illustration: Digitallife pour Pixabay.com
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