«À la croisée de la randonnée pédestre et de l’escalade sportive», la via ferrata (voie ferrée) est «un itinéraire […] dont l’ascension est facilitée et sécurisée grâce à des aménagements particuliers». «Ainsi est-il possible d’évoluer dans le vide en autonomie». …

Vue en contre-plongée d'une via ferrata. Le spectateur se trouve en contre-bas, comme s'il était en train de monter le long de la voie composée d'une barre de fer ancrée dans la roche et surmontée, à espaces égaux, de chevons (principe de la voie ferrée). A droite de la voie, la ligne de fer appelée "ligne de vie" qui monte jusqu'en haut. Tout en haut, la vue voie se perd dans les roches pointues et un grimpeur, que l'on distingue à peine, est en train de monter, non pas face à la voie, mais en biais, face à la ligne de vie à laquelle il se tient, légèrement penché.

 

L’article d’Éric Boutroy est d’autant plus passionnant que ses remarques à la fois rigoureuses et suggestives précèdent de cinq ans la floraison de travaux français en anthropologie sensorielle. Et si le chercheur a pu être aidé par l’apparente absence de finalité spécifique de la discipline qu’il étudie, d’autres que lui auraient pu se contenter d’entasser des idées générales et des citations d’auteurs sans déployer une méthodologie aussi précise pour décrire l’activité et le ressenti de ses participants.

Qu’est-ce qu’une via ferrata?

«Nommée et apparue en tant que telle pendant l’entre-deux guerres dans les Dolomites italiennes, la via ferrata ne s’est implantée en France qu’au tout début des années 1990. Cela n’a pas empêché un développement rapide avec [en 2002] plus de 70 parcours et un nombre croissant de pratiquants» (section 3). Elle «se fonde sur l’assistance de nombreux artefacts» (section 20): échelons, rampes, passerelles, etc. «Le cheminement est imposé par un câble à demeure —appelé également “ligne de vie”—, relié régulièrement au rocher et qui permet aux pratiquants de s’y accrocher pour prévenir les chutes. Ce dispositif affranchit le sportif de la cordée qui caractérise l’escalade et l’alpinisme» (section 3).
En apparence, ces infrastructures ont pour «fonction de gommer les difficultés afin de permettre au ferratiste d’évoluer dans des espaces aériens malaisés, voire extrêmes, qui autrement exigeraient une grande maîtrise de l’escalade» (section 9). Éric Boutroy indique d’ailleurs que «la via ferrata est une pratique occasionnelle: 50% des ferratistes sont des débutants complets, et ceux qui se qualifient de pratiquants réguliers s’avèrent minoritaires. […] Si l’on trouve une proportion non négligeable de grimpeurs (30%) et d’alpinistes réguliers (16%), la majorité n’est pas familière des autres activités ascensionnistes» (section 11).
En somme, «entre anthropisation et marchandisation, la nature est ici soumise par la médiation technique à la volonté et au désir de l’homme» (section 10). Contrairement à «l’escalade libre [qui] se définit par l’utilisation exclusive des appuis et des prises rocheuses, […] on observe une tendance à l’adaptation du milieu au corps, [et non] du corps au milieu», et finalement «une théâtralisation de l’espace sauvage, c’est-à-dire […] une activité dont l’efficacité repose principalement sur la mise en œuvre de moyens scéniques», dont l’auteur examine les implications corporelles (section 20).

Les dispositifs techniques du troisième type

«[Leur] objectif est moins de faciliter le déplacement que d’immerger explicitement le corps dans le vide»: échelles qui, «au lieu d’être appuyée[s] sur le rocher, [font] face au vide», ponts suspendus, ponts de singes ou tyroliennes… «Absent des premières via ferrata, [c’]est aujourd’hui un élément non contournable des réalisations. […] Il constitue le parangon du sens de l’activité» (section 9). À propos de la tyrolienne, double corde solidement tendue, Jacques Gautrat explique qu’on peut la franchir de deux manières: «Position couchée ou pendue: on passe un genou sur les cordes et l’on progresse en se tirant par les mains. Position assise: on enjambe les deux cordes et on traverse assis entre elles, légèrement penché en avant» (Dictionnaire de la Montagne, cité par Le Grand Robert).
«On est [donc] loin de la simple marche où l’équilibre est habituel. La verticalité du support et l’exposition au vide induisent une succession de postures instables et imposent un constant maintien en équilibre du corps, aussi bien pour progresser dans la voie que pour ne pas chuter» (section 8). «Ce jeu du corps se fonde moins sur un objectif à atteindre (le sommet) ou un perfectionnement technique (l’escalade) que sur l’expérience corporelle elle-même qu’il propose» (section 23). «Le mot “vertige” apparaît rarement de façon explicite dans la bouche des ferratistes, et c’est par un certain nombre de détours qu’ils évoquent leur expérience vertigineuse» (section 29). Un pratiquant affirme: «moi je trouve que la via ferrata, c’est en fait une recherche du vide. Si tu vas dedans, c’est pas vraiment pour la progression, c’est pour avoir du vide dessous» (section 21).
Ainsi, «l’activité se définit fondamentalement comme une somme de moyens visant à perturber les perceptions et l’équilibre du pratiquant » (section 4).

Sensations

Comme attendu, la vue est la plus spontanément et la plus longuement évoquée. «Il peut s’agir des espaces dégagés où le regard plonge fatalement dans le vide: longue dalle verticale, traversée aérienne, pilier décollé, arête effilée… Ce seront aussi les passages où le corps se trouve en bascule (accentuée généralement par la nécessité de pencher la tête en arrière pour regarder la suite de l’itinéraire): surplomb, dévers… Comme nous l’explique un pratiquant, les passages de désescalade sont également perturbants, car ils exigent de regarder en dessous: “descendre c’est plus impressionnant parce que… on voit moins l’endroit où on va poser les pieds. Quand on monte, on voit le rocher alors que quand on descend, il faut se pencher pour voir”» (section 34).
Mais Éric Boutroy rappelle que, «d’un point de vue somatique, le couple équilibre/vertige dépend de la coordination des informations fournies par trois systèmes sensoriels»: la vue, l’appareil proprioceptif réparti dans l’ensemble du corps et l’appareil vestibulaire de l’oreille interne (section 27). «Lorsque les informations véhiculées par les trois systèmes sont cohérentes, il y a sensation d’équilibre. Quand elles divergent, l’organisme a des difficultés à les intégrer. […] Le vertige peut donc être défini comme une sensation erronée de mouvement du corps dans l’espace, ou de l’espace par rapport au corps. Il peut s’agir d’une sensation de rotation, de tangage ou de chute imminente» (section 28; lire aussi notre article Contribution des sensations tactiles plantaires à l’équilibre vertical).
Du côté de la proprioception on remarque «le malin plaisir que peuvent prendre les membres d’un groupe à faire bouger la passerelle pendant qu’un des leurs traverse. Parfois, il arrive aussi qu’une personne arrivée au milieu de la passerelle fasse d’elle-même bouger le pont pour auto-déclencher ces perturbations sensorielles. Enfin, dans le cas d’une tyrolienne, s’ajoute à tout cela la composante d’accélération par l’intermédiaire de l’oreille interne» (section 35.

Interprétation

«On peut penser que se jouent [dans cette pratique] une rupture vis-à-vis de l’uniformité sensorielle quotidienne et un affrontement au mystère de la corporéité propre. […] Dans le désordre vertigineux, en éprouvant et en s’éprouvant, le ferratiste peut conquérir une estime de soi qui lui permet de se valoriser socialement et symboliquement. Mais la via ferrata est également une pratique familiale et amicale. À travers une découverte mutuelle et un partage émotionnel, on peut penser que le ferratiste se relie aux autres en une sorte de communauté d’affects» (section 39. Pour des observations plus classiquement sociologiques, lire aussi Ethnologie française 42).

Bonus malicieux

Dans son poème «Bruxelles. Chevaux de bois», Paul Verlaine écrivait en 1872:
«C’est étonnant comme ça vous soûle,
D’aller ainsi dans ce cirque bête:
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
Du mal en masse et du bien en foule […]».
(Romances sans parole)

Consulter aussi sur notre site Une mode tactile presque sans le savoir, l’escalade.

Lire l’article sur journals.openedition.org.

Photographie d’illustration: Hans pour pixabay.com