«Mon cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens, et pendant quelques instants, […] eux et moi ne faisons qu’un et leur douleur ou leur plaisir est le mien».
Dans Le Toucher par les mots et par les textes, Bertrand Verine rappelle que le mot synesthésie (littéralement «perception simultanée») désigne selon les auteurs toute une gamme d’interactions bien différentes entre les systèmes sensoriels:

  • «Au sens le plus étroit, il s’agit d’un problème physiologique qui conduit le cerveau de certaines personnes à interpréter l’information fournie par un système sensoriel comme une perception provenant d’un autre système: par exemple, voir seulement une couleur en présence d’un son. Les médecins regroupent sous cette appellation deux autres catégories de phénomènes:
  • le fait d’éprouver, en même temps qu’une sensation explicable objectivement, une ou plusieurs autres perceptions [ce qui sera le cas ci-dessous];
  • et le fait de ressentir une ou plusieurs propriétés perceptives (formes, textures, parfums…) en lisant, en entendant ou en prononçant des mots sans signification sensorielle, les nombres par exemple […]
  • Parallèlement, beaucoup de créateurs ont rêvé d’un art total, qui solliciterait tous les systèmes sensoriels et qui s’adresserait intimement aux sensibilités individuelles», comme dans les célèbres «Correspondances» de Charles Baudelaire (éditions L’Harmattan, page 191).

Dans le dernier cas, les créations synesthésiques peuvent être recherchées consciemment, recueillies par association d’idées ou sous l’effet de psychotropes, et leurs combinaisons restent aléatoires. Au contraire, les personnes neurologiquement synesthètes ressentent spontanément les mêmes combinaisons tout au long de leur vie, sans qu’on en comprenne encore les mécanismes. Comme on va le lire ci-dessous, cette situation peut provoquer de la surcharge cognitive et/ou de la détresse émotionnelle. Elle peut aussi être vécue comme une augmentation de la sensibilité, de la mémoire et de la créativité. Elle n’est inquiétante que lorsqu’elle apparaît soudainement à l’âge adulte, car elle peut alors être le signe d’un traumatisme crânien, d’une tumeur cérébrale, d’un accident vasculaire, d’une infection, etc.
Conformément à l’oculocentrisme actuel de la science et de la culture occidentales, les exemples de synesthésie les plus souvent cités sont ceux où des réalités non-visuelles sont converties en couleurs. Un des grands intérêts du roman de Charlotte McConaghy est de nous faire imaginer une forme aigüe de synesthésie tactile, même si on ne peut pas savoir quelle est la part du réalisme et celle de la création littéraire. Elle nous entraîne, en tous cas, bien loin de la vulgate psychologique actuelle pour qui «le bébé […] place dans sa bouche, puis explore de ses mains, tout ce qu’il découvre. Les informations de forme et de texture ainsi recueillies sont ensuite associées aux informations visuelles pour former dans le cerveau une représentation multisensorielle de l’objet, qui permettra par la suite de déduire la forme ou la texture des objets seulement en les voyant (Nadège Roche-Labarbe, 2024, p. 146-147).

Coup de force initial

Le récit s’ouvre brutalement par ces mots: «On avait huit ans le jour où papa m’a coupée en deux, de la gorge jusqu’au bas du ventre» (page 11). Et ce n’est que deux pages plus loin que la narratrice explique:
«Lorsqu’il posa la pointe de la lame sur la fourrure, à la base du cou [du lapin], je sus que j’avais fait une erreur. Je n’eus pas le temps de fermer les yeux : le couteau transperça mon cou et incisa ma peau dans un mouvement preste et ample, jusqu’à mon bas-ventre. Je percutai le sol violemment, coupée en deux, dégoulinante. Les sensations étaient tellement intenses, j’étais sûre de sentir le sang gicler et je me suis mise à hurler, hurler, et papa a crié aussi, le couteau est tombé, Aggie [la sœur jumelle] s’est laissée choir, elle m’a prise dans ses bras et m’a serrée fort contre elle. Les battements de son cœur collé au mien. Ses doigts qui pianotaient en rythme sur ma colonne vertébrale. Et dans ses bras frêles, je me suis sentie intacte de nouveau. Moi-même, sans aucune trace de sang, aucune blessure, en réalité» (page 13).

Explication réaliste


«Je ne suis pas comme la plupart des gens. J’avance dans la vie d’une façon différente, avec une compréhension du toucher profondément singulière. Je m’en suis rendu compte avant même de connaître le nom de ce phénomène. En clair, il s’agit d’une affection neurologique. La synesthésie visuo-tactile. Mon cerveau recrée les expériences sensorielles des créatures vivantes, de tous les êtres humains et parfois même des animaux. Quand je vois, je ressens, et pendant quelques instants, je suis les autres, eux et moi ne faisons qu’un et leur douleur ou leur plaisir est le mien. Ça ressemble à de la magie, c’est d’ailleurs ce que j’ai cru pendant longtemps alors qu’en réalité, ce 20 n’est pas si éloigné du fonctionnement des autres cerveaux : quand on voit quelqu’un souffrir, notre réaction physiologique est une grimace, un tressaillement, un rictus. Nos circuits sont programmés pour l’empathie. Fut une époque où j’étais ravie d’éprouver les sensations des autres. Aujourd’hui, ce flux constant d’informations sensorielles m’épuise. Aujourd’hui, je donnerais n’importe quoi pour qu’on me déconnecte» (page 19).

Autres épisodes synesthésiques

En regardant un couple de loups


«Il pose la tête sur la nuque de Six en signe de domination et je sens avec une acuité exquise son museau contre mon cou. La douceur de sa fourrure chatouille ma peau, la chaleur de son souffle me donne la chair de poule. Numéro Six gémit mais elle reste couchée pour montrer sa soumission. Je reste immobile ; au moindre signe de désobéissance, les mâchoires se refermeront sur ma gorge. Il lui mordille l’oreille, ses crocs s’enfoncent dans mon lobe et je ferme les yeux, sous le choc. Dans l’obscurité, la douleur se dissipe aussi vite qu’elle m’a assaillie. Je reviens à moi» (page 19).

Tentative de traitement


«Maman déplia la lame d’un geste brusque et sans crier gare, se coupa l’index.
Je glapis de douleur et attrapai mon doigt en le comprimant pour tenter d’endiguer le flot de sang, sauf qu’il n’y en avait pas et que je savais qu’il n’y en aurait pas mais je me laissais piéger chaque fois.
Aggie entra en trombe dans la pièce en hurlant:
–Arrête!
–Calme-toi, Aggie, intima maman. Elle va bien. Ouvre les yeux, ajouta-t-elle à mon adresse et, alors que je l’observais, elle s’entailla un deuxième doigt, m’entailla un deuxième doigt, puis un troisième, un quatrième et un cinquième.
J’écoutais ses explications en sanglotant :
–Ce ne sont pas tes doigts. Ce ne sont pas les tiens. Si ton cerveau te dit le contraire, c’est qu’il ment. Donc tu dois te construire une défense.
–C’est moi qui la défendrai, décréta Aggie.
–Je sais, mais vous ne serez pas toujours ensemble… Il faut qu’elle apprenne à se défendre toute seule.
Aggie et moi échangeâmes un regard avant d’évacuer tacitement la première partie de sa phrase.
–Comment? demandai-je à maman.
–Par n’importe quel moyen, parce que les gens te font souffrir. Je le vois tous les jours. Tu dois apprendre à te protéger. Je continuerai à me couper les doigts jusqu’à ce que tu ne ressentes plus rien.
Et c’est ce qu’elle fit» (pages 40-41).

En regardant une femme rouée de coups par son mari


«Lainey est méconnaissable: la moitié de son visage est tuméfiée, son œil avalé par une boursouflure noir bleuté. La peau autour de mon œil commence à picoter et à enfler, ma vue se brouille tandis qu’il se ferme, m’enveloppant dans une semi-obscurité. De l’autre, je continue d’observer l’estafilade sur son cuir chevelu, l’estafilade qui commence à tirailler à la racine de mes cheveux, la zone est encore sensible à cause des six points de suture qu’ils ont posé dans ma chair…
Je fais volte-face et plaque ma colonne vertébrale contre le mur. Là. Ton corps est là. Je me recentre, me retourne, je ressens encore quelques picotements que je laisse se dissoudre, puis je soulage mes poumons suffocants. Pas ta douleur. Pas ton corps. Un leurre» (page 66).

Souvenir d’enfance


«Un garçon se détacha du groupe pour dribbler avec un ballon de foot. Je sentis le tap tap tap de la balle au bout de son pied. Derrière nous, des filles jouaient au netball sur le court, leurs foulées rapides sur la surface en béton, dérapages, légère tension dans mes chevilles, tandis qu’à notre gauche, d’autres filles se tressaient mutuellement les cheveux et les mèches douces comme la soie glissaient entre mes doigts. Cette multitude de sensations me soulevait, me transportait dans un endroit vibrant et lumineux, alors que je me sentais en même temps plus fermement ancrée dans mon corps, c’était étrange» (page 78).
[Note. Le netball est une variante du basketball, principalement pratiquée par les femmes et dans les pays du Commonwealth.]

L’intrigue entremêle trois fils principaux : celui de la relation fusionnelle entre deux sœurs jumelles, celui des violences masculines et celui de la réintroduction des loups dans les forêts d’Écosse. On peut apprécier plus ou moins l’un ou l’autre de ces fils. On trouvera d’autres notations synesthésiques dans les pages 70, 71, 77, 145, 161, 169, 180, 222, 237, 260, 293, 297, 299, 301, 331-332, 373, 379-380, 383, notamment.

Référence


McConaghy, Charlotte, 2021, traduction française de Marie Chabin, 2024, Je pleure encore la beauté du monde, Arles, Actes Sud.

Pour en savoir plus sur les synesthésies engénéral, consulter les articles de
blog-atypique-world.com
et reachlink.com.

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et Renoncer à l’illusion que toucher c’est voir.