En 2005, Giovanna Pessoa rendait compte de son enquête en Afrique et en France auprès de femmes ayant cette pratique. Elle réfutait «les interprétations en termes de pathologie mentale […] et celles qui y voient la simple “expression” d’une culture traditionnelle».
Le verbe «mastiquer» n’est employé que deux fois, le nom «mastication» une seule, et la texture ou la consistance tactiles du kaolin en bouche ne sont pas évoquées dans l’article. La seule propriété tactilokinesthésique mentionnée est celle d’empêcher la diarrhée ou les vomissements des femmes enceintes. Mais ce travail intéresse l’AFONT pour la manière dont une pratique presque toujours inoffensive a été stigmatisée comme addiction féminine, pathologisée et racisée comme «cachexie africaine», ou même psychiatrisée.
Nous ajoutons aux arguments de l’autrice que personne, en Europe, ne fait une maladie de l’habitude de mâcher du chewing-gum, ni du goût pour le chocolat ou pour les bonbons (lire notre bonus en fin d’article). Plus encore, dans les Actualités pharmaceutiques (565, avril 2017), le docteur en pharmacie Vincent Reyt rappelle que, dans nos officines, «l’argile verte peut être utilisée par voie orale pour lutter contre diverses affections», notamment «certains troubles digestifs» (pages 45-46).

Constatations «objectives»


«Chez les Éwé du sud-est du Ghana (à la frontière avec le Togo), le kaolin est purifié et cuisiné avant d’être mangé par les femmes. […] Comme nous l’ont expliqué des vendeuses d’un des grands marchés d’Accra, la capitale du Ghana: “on le moule à la dimension d’un doigt, on le sèche au soleil et on le met sous le four… Mais après tout ça, je ne peux pas dire que c’est de la nourriture, c’est comme de la terre. On sait que ce n’est pas bon pour la santé, mais l’odeur de boue et le goût, c’est vraiment bon. Il faut savoir manger de petites quantités d’agatwoe”» (section 9). «Au Ghana, au Nigeria, au Congo et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et Centrale, le kaolin est utilisé dans des rituels de mariage et les funérailles. Il est également utilisé au Congo, en Côte d’Ivoire et au Sénégal pour faire des maquillages, dans des rituels de fertilité et de maternité. Il est ainsi étroitement associé par les populations originaires de ces pays à la maternité, à la sexualité des femmes, aux “forces vitales féminines”» (section 14).
Dans la boutique d’articles exotiques «Maison d’Afrique» du quartier Château Rouge de Paris (18e), «les sachets de kaolin sont disposés au rayon “souvenirs”» (section 35), mais on les trouve surtout dans les magasins d’alimentation, où «le kaolin est généralement présenté et classé au rayon des céréales et des épices. Toujours caché, conservé dans des sacs en plastique et sans autre emballage, il est vendu dans le secteur des ingrédients frais et non industrialisés. […] Toujours disposé d’une façon qui le rend imperceptible aux clients qui n’en connaissent pas les usages, le kaolin occupe donc une place singulière dans l’espace de l’épicerie» (section 7).

Sensations et émotions


«Bien qu’il ne s’agisse à première vue que d’un article inodore et insipide, les consommatrices décrivent la “magnifique odeur de terre”» (section 31). Deux d’entre elles vivant en Afrique témoignent (section 33): «“je pense que le meilleur du kaolin est son odeur de terre qui a reçu la pluie” (Ivoirienne, 33 ans, Abidjan)»; «“toutes les fois que je sens l’odeur de terre mouillée par la pluie, je ne peux pas éviter de chercher du kaolin; ça m’évoque un désir extraordinaire, l’odeur de sentir et goûter la terre” (Togolaise, 25 ans, Lomé)».
Deux autres vivant en Europe formulent des interprétations affectives et sociales opposées. «“Le kaolin n’a aucun goût, ce n’est pas de la nourriture, ce n’est rien. Mais les femmes sont devenues esclaves de cette habitude. Elles ne parviennent pas à vivre sans. C’est comme l’alcool. Les femmes ont créé leur dépendance au kaolin. Elles doivent s’en libérer” (Togolaise vivant à Paris, 26 ans)» (section 19). «Ana, parisienne d’origine togolaise, décrit l’ingestion de kaolin comme un “truc de femmes”: “c’est notre moment de plaisir, les hommes ont leurs cigarettes, ils ont leurs propres vices, nous avons le kaolin”» (section 17).

Préjugés raciaux


«Le terme “géophagie” provient du discours médical et archéologique» (section 11). On peut la définir de manière assez neutre comme «une pratique propre aux sociétés rurales ou préindustrielles dans lesquelles on mange des substances originaires de la terre (boue, sable, kaolin, etc.), auxquelles certaines cultures accordent des vertus curatives. Pour certains, la géophagie serait plus une habitude qu’un trouble, avec de profondes racines culturelles: magiques, médicales, religieuses, sociales et économiques» (même section).
Mais Le Grand Robert, tout en mentionnant une de ses dimensions curatives, indique qu’elle est considérée comme une «maladie»: «Absorption de terre par certains animaux et, parfois, par des êtres humains (pouvant suppléer la carence de sel). Psychiatrie. Fait de manger de la terre. La géophagie est une forme de maladie». Giovanna Pessoa rappelle que «la consommation de terre pratiquée de manière constante et progressive a provoqué la mort de plusieurs esclaves à l’époque coloniale au Brésil. Certains auteurs […] ont mis en rapport la géophagie avec le suicide» et l’ont rebaptisée «géomanie» ou «cachexie africaine» (section 30). Selon Le Grand Robert, «trouble profond de toutes les fonctions de l’organisme […] la cachexie est un état d’amaigrissement et de fatigue généralisée dû à la sous-alimentation, ou lié à la phase terminale de graves maladies».
Très récemment encore, «un rapport de l’American Psychiatric Association publié en 1980 classe la géophagie comme l’un des quatre plus grands troubles alimentaires, avec l’anorexie nerveuse, la boulimie et les problèmes de régurgitation chez les enfants. […] La géophagie est présentée comme une addiction. Les situations de manque sont décrites comme provoquant de terribles maux de tête, des nausées et des problèmes abdominaux» (section 11).

Évaluations sociales


«Parmi les hommes et les femmes originaires de l’Afrique de l’Ouest que nous avons interrogés, [écrit l’anthropologue] aucun homme ne déclare en consommer, contrairement aux femmes qui le reconnaissent majoritairement, tout en partageant parfois la condamnation formulée par les hommes» section 3).
D’un côté, «on reconnaît […] certaines fonctions à l’ingestion de kaolin. Tout d’abord, les femmes enceintes qui ont besoin de minéraux et de fer sont parfois incitées à manger du kaolin. Plusieurs personnes nous disent ainsi que […] le bébé grandira plus vite et sera plus robuste» (section 23). Ensuite, «la perte excessive des sécrétions des femmes enceintes fait l’objet d’une préoccupation importante, et le kaolin est perçu comme les retenant dans le corps, empêchant leur sortie hors du corps. [Il] est ainsi présenté comme empêchant la diarrhée» ou les vomissements (section 24). «“Quand je me suis trouvée enceinte de tous mes enfants, j’ai consommé du kaolin… cela me faisait du bien car ça ne donne pas de nausées. Dans ma famille toutes les femmes en faisaient autant”» (Ivoirienne vivant à Paris, 42 ans, citée section 23). En somme, «tant que le kaolin est mangé par les femmes pendant leur grossesse et tant qu’elles en attendent des avantages qui sont socialement reconnus comme légitimes, cette consommation ne suscite pas de critiques ou de sanctions» (section 26).
Mais, d’autre part, «si les femmes ingèrent le kaolin uniquement pour leur plaisir, cette pratique est alors énergiquement condamnée. La géophagie devient alors une pratique subversive parce qu’elle est le signe d’une résistance des femmes à l’égard du contrôle des hommes sur leur fécondité» (même section). «Les femmes qui disent le consommer […] décrivent cette pratique comme un “amuse-gueule”, c’est-à-dire à leurs yeux comme une activité qui occupe le temps et qui procure un plaisir difficilement descriptible. […] “C’est pour celui qui a du temps libre”» (section 8). «“Après la grossesse j’ai continué à en manger. Aujourd’hui je n’en mange plus, car ils disent que ce n’est pas bon pour la santé”» (Ivoirienne vivant à Paris, 42 ans, citée section 23).

Nouvelle interprétation


«Moment de confraternité et de plaisir: […] parmi les femmes interrogées, plusieurs décrivent leur arrivée en Europe comme la fin de la dimension collective de cette pratique, regrettant d’avoir davantage à faire cela à l’insu des autres» (section 17). «Alors que les femmes que nous avons interrogées et qui habitent au Ghana consomment entre 50 et 100 grammes de kaolin quotidiennement, celles qui résident à Paris déclarent en manger entre 200 et 300 grammes tous les jours» (section 27). «L’anxiété, la tension, la nostalgie de leur environnement, l’isolement de leurs parents et amis de leur terre natale les pousseraient, selon elles, à consommer plus de kaolin» (section 32). C’est (seulement) cette surconsommation qui peut s’avérer problématique pour la santé physiologique, et ce sont plutôt les causes sociales et affectives de cette surconsommation qu’il conviendrait de traiter.

Bonus interculturel


En 2021, à l’occasion d’un plan massif de licenciements dans la dernière usine de production française de chewing-gums, Laurence Cossé rappelait que «mâchouiller est une activité aussi vieille que l’homme. Depuis la préhistoire, on mastique des résines et des sèves épaisses». On retrouve sur un mode dégradé, dans son article pour La Croix, plusieurs des arguments mentionnés à propos du kaolin des femmes ouest-africaines, transposables à ce qui n’était, en Occident, «qu’un pseudo-aliment, un morceau de plastique»:
–valorisation sociale, après les deux guerres mondiales, «le chewing-gum fut associé à la Libération, à la force et à la modernité, à la jeunesse conquérante»;
–dérivatif psychologique et addiction, «l’achat de chewing-gums [était] étroitement lié au passage en caisse et au temps pendant lequel on fait la queue [dans les supermarchés]. […] l’agacement de l’attente provoquait des achats d’impulsion», aujourd’hui abolis par les caisses rapides, les courses en ligne ou en «drive» et l’addiction au téléphone portable;
–convivialité, «on s’en offrait […] comme on s’échangeait des cigarettes», ajoute Valérie Cudennec-Riou dans Le Télégramme.

Référence


Pessoa, Giovanna, 2005, «Le goût de l’argile. La géophagie des femmes africaines dans le quartier de Château Rouge (enquête)», Terrains et travaux 9, pages 177-191.

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