Les moteurs de recherche fournissent la liste attendue de sites médicaux et magazines de santé. Mais la lecture des articles prouve que cette situation de handicap reste très mal prise en compte. Elle intéresse presque seulement comme «symptôme» d’autres pathologies.

En 2018, la Haute Autorité de Santé française a jugé pertinent de publier séparément quatre pages (64-67) sur la déficience tactile. Elles sont malheureusement très administratives et uniquement centrées sur les personnes âgées dépendantes. Dès lors, certains journalistes distraits, comme celui de www.passeportsante.net (2024), se sentent fondés à s’autoriser des approximations telles que: «la cause la plus commune reste tout simplement l’âge avancé. […] Cette perte due à l’âge est tout à fait naturelle, même si elle handicape le quotidien selon sa sévérité. […] la vieillesse ne se guérit pas et l’hypoesthésie persistera». Ou pire, même: «paradoxalement, la médecine manque encore de précision pour étudier correctement l’hypoesthésie. Sans doute, car ce symptôme ne présente pas un risque immédiat pour le patient et n’est pas une douleur, au contraire», ce qui est de toute évidence erroné.
À l’opposé, par un souci pédagogique parfois mal placé, la plupart des auteurs développent longuement pour elles-mêmes les pathologies identifiées comme causes de la déficience tactile, ou encombrent leurs articles avec des distinctions peu pertinentes: la paresthésie (sensation anormale, mais non douloureuse), la dysesthésie (sensation douloureuse) et la très rare et trompeuse anesthésie (absence totale de perception cutanée, à ne pas confondre avec la suppression provisoire et volontaire de la sensibilité pour une opération chirurgicale). Nous ne nous appuierons donc que sur la synthèse de Dora Laty et George Retali pour www.santemagazine.fr et sur le «Guide médical complet» d’Olivier Menir pour lemedecin.fr.
Beaucoup plus que des «fourmis» dans les mains ou dans les pieds!
L’article de Dora Laty est presque toujours efficace (bref, précis et assez complet) sauf sur un point très dommageable: pour familiariser les lecteurs avec le mot savant hypoesthésie, elle prend pour équivalent le nom usuel engourdissement, à plusieurs reprises et dès son titre. Or la «raideur», la «rigidité», la «torpeur», synonymes d’«engourdissement» dans le Grand Robert, ne sont qu’une des manifestations, presque anecdotique, de ce que le reste du texte décrit plus justement comme «la perte» ou «la diminution du sens du toucher», une «perte de sensibilité» ou «des troubles de la sensibilité» tactile.
Selon Olivier Menir, «la sensation peut être décrite comme un engourdissement, une impression de « coton »», et des «fourmillements [ou] picotements peuvent précéder ou accompagner la perte de sensibilité». Mais «le symptôme principal est une diminution de la sensibilité, qui peut concerner le toucher léger, la pression, la température [et/]ou la douleur. Vous pourriez remarquer une difficulté à percevoir les textures fines, comme distinguer différents tissus ou sentir les pièces de monnaie dans votre poche. Cette perte de discrimination tactile peut considérablement impacter les gestes du quotidien, notamment l’écriture ou la manipulation d’objets délicats».
Et surtout, «l’hypoesthésie peut entraîner diverses complications, dont la gravité dépend de l’étendue et de la localisation de l’atteinte sensitive»:
- «Les blessures non perçues représentent un risque majeur. Sans la sensation douloureuse qui alerte normalement d’une agression tissulaire, les patients peuvent se blesser sans s’en apercevoir. Ces plaies, souvent négligées, peuvent s’infecter et évoluer vers des complications graves, notamment chez les diabétiques. […] L’hypoesthésie plantaire favorise l’apparition d’ulcères qui peuvent évoluer vers la gangrène si ils ne sont pas pris en charge rapidement. Cette complication représente la première cause d’amputation non traumatique en France». Pour les mains, il s’agira notamment de brûlures ou de coupures.
- «Les troubles de l’équilibre constituent une autre complication fréquente. La perte de sensibilité proprioceptive perturbe la perception de la position du corps dans l’espace, augmentant le risque de chutes. Cette problématique est particulièrement préoccupante chez les personnes âgées».
- «Sur le plan psychologique, l’hypoesthésie peut entraîner une perte d’autonomie et un isolement social. La difficulté à réaliser certains gestes fins peut impacter l’estime de soi et favoriser l’apparition d’une dépression».
L’un ou l’autre de ces troubles affectent 2 à 3% de la population européenne et plus d’un million et demi de personnes en France. Et si la «prévalence augmente avec l’âge (15% après 80 ans)», «les neuropathies diabétiques représentent la première cause, touchant 30 à 50% des patients diabétiques après 10 ans d’évolution». «Les projections pour 2030 suggèrent une augmentation de 25% des cas d’hypoesthésie liée au vieillissement de la population et à l’augmentation du diabète. Cette évolution représente un enjeu majeur de santé publique».
Pas de fatalité!
«Le traitement de l’hypoesthésie dépend essentiellement de sa cause sous-jacente»: à côté du diabète et du vieillissement, il faut notamment mentionner l’alcoolisme chronique, d’autres intoxications (professionnelles, mais aussi pharmaceutiques), la lésion ou la compression d’un nerf ou d’un vaisseau sanguin par un accident ou une pratique répétitive. Parmi les causes cérébrales, on retrouve les accidents vasculaires (AVC), certaines tumeurs ou la sclérose en plaques. Des infections, «comme le zona ou la maladie de Lyme, constituent également des causes fréquentes d’hypoesthésie», sans oublier la lèpre (notamment en Inde, au Brésil et au Congo).
Certaines de ces causes réagissent aux médicaments et des essais cliniques sont en cours sur l’injection d’anticorps, de cellules souches ou de facteurs de croissance nerveux. Mais surtout, dès 2014, le neurobiologiste Marcel Crest affirmait: «on sait désormais qu’en stimulant le sens tactile suffisamment tôt sur les zones de la peau concernées on favorise la repousse des nerfs sensoriels ou on ralentit leur dégénérescence. Et on sait aussi que, si l’on ne sollicite pas cette portion de la peau, la région du cerveau correspondante qui traite les informations liées au toucher sera utilisée pour d’autres zones cutanées».
Le point capital est donc de dépister et de prendre en charge l’hypoesthésie le plus tôt possible, ce qui suppose de ne pas la considérer comme une simple gêne ou comme un signe parmi d’autres. Olivier Menir confirme que «la régénération nerveuse, bien que lente (1 mm par jour), peut permettre une récupération partielle ou complète en plusieurs mois ou années». Et si «les sujets jeunes ont généralement une meilleure capacité de récupération grâce à la plasticité nerveuse plus importante (…] même chez les personnes âgées, des améliorations fonctionnelles significatives restent possibles avec une rééducation adaptée».
Le spécialiste indique que «[les] approches non médicamenteuses sont souvent sous-estimées mais essentielles», car stimuler ne doit pas conduire à prendre de nouveaux risques. «La kinésithérapie permet de maintenir la mobilité et de prévenir les complications. L’ergothérapie aide à adapter les gestes du quotidien et à utiliser des aides techniques appropriée». Entre autres exemples, on peut citer le fait d’utiliser un thermomètre en cuisine ou de baisser la température du chauffe-eau pour éviter les brûlures, et choisir des ustensiles à manche antidérapant pour éviter les coupures. Ou encore, privilégier les vêtements sans boutonnières pour ne pas se mettre en difficulté. Enfin, pratiquer des sports sans risque de choc comme la natation et le vélo statique, ou la marche avec des chaussures adaptées et des bâtons.
Parmi les sources de conseil, Olivier Menir mentionne l’AFM-Téléthon, l’Association Françaises des Diabétiques et le site «Maladies Rares Info Services», mais on constate qu’ils n’apparaissent pas en priorité quand on interroge un moteur de recherche sur la perte de sensibilité tactile.
Conclusion
Les personnes aveugles et/ou sourdes savent que les pratiques (ré)adaptatives sont presque totalement ignorées par les médecins. Il est encore plus choquant de constater que le traitement et la compensation de l’hypoesthésie soient à ce point sous-estimés, ce qui n’est pas le cas de l’hypoacousie (faiblesse auditive) ni de l’amblyopie (faiblesse oculaire), pour lesquelles foisonnent les lunetiers et les prothésistes de tout acabit.
Lire
la synthèse de Nora Laty et George Retali sur www.santemagazine.fr
et le guide complet d’Olivier Menir sur lemedecin.fr.
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Photographie d’illustration: TerriAnneAllen pour pixabay.com
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