Dans son ouvrage à la fois minutieux et accessible, l’historien du corps Georges Vigarello réfute l’idée reçue selon laquelle l’hygiène aurait brutalement régressé à la fin du Moyen Âge. Mais il montre qu’elle reposait sur des croyances très éloignées des nôtres. …
Nous avons chroniqué des travaux expliquant l’apparition de l’hygiène moderne dans nos articles Se laver, une histoire troublée et Comment nos mains ont longtemps été moins propres que nos pieds. Georges Vigarello nous rend avant tout attentifs à la période où la perception et l’imaginaire du propre et du sale étaient les plus éloignés des nôtres: du 15e au 18e siècles, Renaissance et époque classique.
L’auteur a consacré l’essentiel de son œuvre à l’histoire du corps dans toutes ses dimensions: médecine, beauté, sport, etc. Pour approcher l’hygiène il se fonde, d’une part, sur les objets mentionnés dans les inventaires (de couvents, de commerces, de successions privées…); d’autre part, sur les pratiques attestées dans les règlements officiels, les manuels pédagogiques ou les œuvres artistiques; enfin, sur les conceptions formulées par les médecins et les philosophes.
Nous synthétisons ici les lignes de force les plus sensorielles de son ouvrage. Pour les comprendre, il convient bien sûr de se remettre en tête que «ce ne sont pas les hygiénistes […] qui dictent les critères de propreté au 17e siècle, mais les auteurs de livres de bienséance; les praticiens des mœurs, et non les savants» (page 11). C’est seulement au tournant du 19e siècle que «la propreté appartien[dra] au manuel du médecin plus qu’au manuel de civilité. Elle [sera] moins une connotation de la parure qu’une connotation de la santé» (page 153). Enfin, avec Louis Pasteur, se diffusera lentement l’idée que «la peau porte des germes cachés. Elle peut entretenir des agents invisibles. Elle offre dès lors au nettoiement un rôle très précis: balayer replis et anfractuosités pour chasser une présence à la fois intime et dangereuse» (pages 217-218).
Quelles étaient donc les croyances antérieures et les pratiques qu’elles induisaient?
Incompréhensions anatomiques et physiologiques
Au contraire de ce que nous savons aujourd’hui de la «fonction barrière» de la peau, pour nos ancêtres, «le corps est composé d’enveloppes perméables. Ces surfaces se laissent pénétrer par l’eau comme par l’air […]. Les pores possèdent peut-être même une faiblesse propre […]. Il faut en permanence les protéger de toutes atteintes» (page 18). Et «les ouvertures jouent dans les deux sens» (page 20):
–D’un côté, l’air et l’eau sont ressentis comme dangereux non pas quand on les ingère par la bouche ou par le nez, mais à cause de cette croyance exagérée dans la perméabilité de la peau. Dès lors, «le bain et l’étuve sont [considérés comme] dangereux parce qu’ils ouvrent le corps à l’air. Ils exercent une action quasi mécanique sur les pores, exposant ainsi, pour quelque temps, les organes aux quatre vents. Ce n’est [pas] le toucher ou un principe de proximité qui sont en question, mais un principe de béance» (page 17). Spécialement, on pensait que «la peau du nourrisson, plus fragile que toute autre, nécessite d’être en permanence colmatée […]. Les substances les plus diverses doivent saturer la peau. Le sel, l’huile, la cire en particulier, servent indifféremment à boucher les pores. Le corps est même encaustiqué comme un objet luisant et protégé» (page 24).
–D’autre part, on croyait que «c’est de l’“intérieur” que sont sécrétés animalcules et démangeaisons, génération spontanée issue d’un invisible mélange de matières […]. Leur présence indique un dérèglement intérieur, une dégradation de substances obscures» (page 51).
Une hygiène d’abord olfactive
Pendant la Renaissance et l’époque classique, «l’attention à l’air l’emporte largement sur le lavage du corps» (page 167). Georges Vigarello en prend pour premier témoignage le lent progrès dans l’enlèvement des ordures en ville, la gestion des cimetières et des décharges (pages 157-168), ou «les règlements des communautés religieuses […] insistant beaucoup plus sur la propreté des espaces et des objets communs que sur celle des personnes et des corps» (page 63)).
Mais surtout, contrairement à ce que nous savons aujourd’hui des composés organiques volatils (COV), on croyait que «le parfum […] “nettoie”» (page 97), qu’il «préserve […] de la contagion, en corrigeant la corruption de l’air» (page 100): «il séduit l’odorat. Mais il est en même temps purificateur» (page 101). Ainsi, dans son Nouveau Recueil des plus beaux secrets de médecine, le pharmacien Nicolas Lémery proposait, en 1709, «la classification la plus achevée en différenciant un “parfum royal”, un “parfum pour les bourgeois” et un “parfum de pauvres”. Mais ce dernier n’est pas d’ordre esthétique. Composé d’“huile commune” mêlée à de la suie, il est seulement utile “pour désinfecter l’air”» (page 99).
Une hygiène de plus en plus visuelle
Au Moyen Âge, déjà, «être propre, c’est entretenir une zone limitée de la peau, celle qui émerge de l’habit, celle qui seule s’offre au regard». «Aucune référence au “dessous” de l’habit ou aux sensations venues de la peau» (page 241). «L’attention à la propreté […] flatte d’abord l’apparence» (page 9), et a pour «enjeu des mains propres et [un] visage lisse» (page 55). Elle passe par l’abondance du fard et du poudrage, tous deux colorants et parfumés. Au point qu’«à la fin du 17e siècle […] aucun lieu n’existe encore pour la “toilette” de Mme de Maintenon. Celle-ci se couche dans une chambre où le roi continue de bavarder avec ses ministres» (page 122). «Le fait que la “toilette” puisse, pour longtemps encore, se donner en spectacle, souligne bien que le moment essentiel de celle-ci demeure la métamorphose orchestrée par la coiffure et les soins du visage» (page 124).
Une lente promotion du tact, grâce à la diffusion du linge de corps
«Avant de se référer à la peau, [la propreté] se réfère au linge: l’objet le plus immédiatement visible» (page 10):
–Pour la face externe, la perméabilité supposée de la peau «rend déterminantes […] la forme et la qualité des vêtements externes en temps de peste: toiles lisses, trames compactes, ajustement étroit sur le corps. L’air pestilent doit glisser sur eux sans prise possible». Il convenait donc d’«éviter les laines et les cotons, matières trop perméables; éviter les fourrures dont les longs poils ménagent autant d’asiles au mauvais air» (page 18).
–Pour la face intime, Georges Vigarello rappelle que «le linge suppose un tissage fin, plus complexe que celui de la laine. Sa production est plus coûteuse. Son matériau plus rare au Moyen Âge» (page 60). Mais, avec le développement technique et économique, les inventaires et les témoignages indiquent qu’à la cour d’Henri III, on changeait de chemise tous les jours, et que le rythme de changement du linge s’accélère dans les communautés religieuses [note 1].
Or cette norme «suppose une sensibilité qui n’est plus seulement celle du regard. Changer de linge, c’est encore nettoyer la peau, même si cette peau elle-même n’est pas touchée par une main qui nettoie. […] Le linge retient transpiration et impuretés. En changer, c’est au fond se laver» (page 70). L’historien intitule d’ailleurs son chapitre II «Le linge qui lave» (page 49) et reformule ainsi son idée directrice: «à partir du 16e siècle, le linge est bien l’objet d’un double repère: celui de la sensation qui tolère mal le maintien de la transpiration et celui du regard qui évalue, à la blancheur des chemises, la propreté de la personne» (page 73).
Deux textes d’époque (cités page 71) témoignent de la longue durée de ce système de valeurs. En 1624, dans son Architecture française des bâtiments particuliers, le médecin Louis Savot affirme à propos des bains: «Nous nous en pouvons plus commodément passer que les anciens, à cause de l’usage du linge que nous avons, qui nous sert aujourd’hui à tenir le corps net, plus commodément que ne pouvaient le faire les étuves et bains aux anciens qui étaient privés de l’usage et commodité du linge». En 1688, dans sa célèbre Querelle des anciens et des modernes en ce qui regarde les arts et les sciences, Charles Perrault confirme: «la propreté de notre linge et l’abondance que nous en avons valent mieux que tous les bains du monde».
Du lavage au nettoyage à sec, puis à la redécouverte de l’eau
Georges Vigarello ouvre son livre sur le fait bien connu de la fermeture des bains publics et étuves au 15ème siècle, mais il en nuance les raisons par les croyances présentées ci-dessus: «les facteurs ayant un rôle dans une telle disparition ont […] une double logique: intolérance progressive de l’environnement humain envers un lieu perçu comme turbulent, violent et corrupteur, et crainte d’une fragilité du corps passant par un imaginaire des ouvertures et de flux dangereux. La peste a pu avoir d’autant plus d’impact qu’elle touchait à une pratique instable et déjà contestée» (pages 43-44).
Du 16ème au 18ème siècle, dans toutes les classes de la société, «frottements et parfums l’emportent […] sur tout lavage» (page 25), «l’eau n’intervenant que pour le lavage des mains et de la bouche» (page 27), les cheveux, par exemple, devant seulement être «coupés et peignés, régulièrement dégraissés avec de la poudre et du son (sans ablution)» (page 28). La note 43 précise qu’on attend des domestiques «l’habileté à faire un bain pour les pieds et des pâtes pour décrasser les mains» (page 251). Louis XIV lui-même a fait transformer sa salle de bain de Versailles en appartement pour l’un de ses fils naturels et, sous son règne, les baignoires rondes ou polygonales sont devenues des objets décoratifs évoquant la Rome antique (page 34).
Puis, c’est «très lentement [que] le bain s’installe dans les classes supérieures de la société du 18e siècle», avec l’apparition de la baignoire oblongue (page 109) et de la «chaise de propreté», bientôt nommée «bidet», chez certains aristocrates aisés (page 118). Deux bains publics rouvrent timidement sur la Seine en 1761 (page 116), ce que Sébastien Mercier, dans ses Tableau de Paris (1789), commente en ces termes: «il y a la moitié de la ville qui ne se lave jamais et qui n’entrera dans aucun bain pendant tout le cours de sa vie» (cité page 172). On doit attendre 1776 pour lire la première recommandation de laver les mains et le visage dans le règlement du collège militaire (page 137), et plus d’un siècle (1899) pour qu’une circulaire enjoigne un bain hebdomadaire aux soignants des hôpitaux (page 224).
De l’eau froide à l’eau tiède ou chaude
Pendant la seconde moitié du 18e siècle, quelques grands aristocrates redécouvrent donc le plaisir du bain chaud. Mais c’est d’abord par la croyance dans les bienfaits du froid que l’eau va très lentement reconquérir son rôle dans la propreté de tous les citoyens, en commençant par les nouvelles théories médicales: «le froid tempère. Il compense les agitations excessives et contracte les vaisseaux dangereusement dilatés. Il renforce enfin les parties en les resserrant» (page 127). Dès lors, «pour la première fois, le bain a un rôle explicitement hygiénique, moins parce qu’il rend propre d’ailleurs que parce qu’il rend fort» (page 128).
Dans le même temps, la crainte exagérée de la perméabilité de la peau va se retourner en une croyance (parfois excessive) dans sa respiration: «la crasse serait dangereuse parce que bloquant les issues de surface. […] Être propre, au contraire, c’est “libérer” la peau» (page 154). Une distinction fondamentale émerge alors progressivement: «nettoiement par l’eau tiède, stimulation par le froid, les deux pratiques n’ont plus vraiment le même objet» (page 184). Cette différenciation se raffinera ensuite entre «eau tempérée facilitant les énergétisations organiques, eau chaude […], faite encore pour la détente intimiste, eau froide enfin, concourant aux hydrothérapies» (page 205).
Pour autant, «il faut répéter que cette argumentation nouvelle n’implique pas une révolution immédiate des pratiques d’ablution» (page 154). Georges Vigarello insiste sur ce point: «la seconde moitié du 18e siècle a surtout renouvelé des représentations» (page 169). La fin de l’ouvrage développe les progrès dans l’adduction, la désinfection et le chauffage de l’eau courante, l’évacuation des eaux usées et l’éducation des personnes, qui seront nécessaires pour que s’instaure l’hygiène actuelle. L’historien note, par exemple, qu’au 19e siècle, à Paris, les bains publics s’installent majoritairement rive droite, zone bourgeoise (page 200) et le peuple se baigne surtout l’été à la rivière (page 204). Il date du Second Empire (1851-1870) la pratique du shampooing (page 188) et celle de la douche, d’abord dans les casernes et les prisons (page 236).
Conclusion
On rejoint ainsi le moment de la confirmation de l’existence des microbes par Pasteur, dont Georges Vigarello souligne le caractère contre-intuitif: «se laver c’est, comme jamais, travailler sur l’invisible» et, par-delà, «la perception elle-même ne permet plus de déceler le “sale”» (page 218). D’où cette conclusion très significative pour l’AFONT: «il faut répéter aussi combien c’est contre une telle valorisation du visible [note 2] que peut naître une propreté “moderne”» (page 244).
Ajoutons, pour conclure, que la pandémie de covid est venue confirmer l’extrême lenteur des changements de mentalité. Sur le moment, elle a montré notre difficulté à penser à nous laver les mains, alors que ce précepte est déjà vieux d’un siècle et demi. Cinq années après, la solution hydroalcoolique reste d’actualité pour bon nombre de personnes, mais le masque est déjà tombé en désuétude, même quand la toux et le besoin de se moucher ne peuvent pas laisser ignorer aux personnes qu’elles sont contagieuses pour leurs proches et pour les anonymes qu’elles côtoient.
Notes
1. Dans les premières minutes d’une émission sur «Les sous-vêtements», l’historien de l’art Damien Delille rappelle que, jusqu’au 18e siècle, le linge, quand on en avait, se limitait à la chemise longue, doublée par un ou des jupons pour les femmes, et par le «corps» ou corset pour les plus riches d’entre elles. Il précise que sa généralisation progressive a répondu au double besoin de protéger la peau des parasites et des accidents du travail, mais aussi de préserver les vêtements externes, plus difficiles à laver, des fluides corporels. C’est à partir de la fin du 19e siècle que les formes actuelles ont commencé à se diversifier (Jacob, Yvane, 2026, «Ils ont changé le monde. Les vêtements: saison 2», épisode 9 «Les sous-vêtements», France Culture).
2. Concernant le tact, dans un travail en cours de publication, Bertrand Verine montre que l’expression du propre est souvent liée au processus d’annuler l’onction par une matière étrangère, la souillure. Les primatologues continuent même à chercher un possible universel dans «l’aversion» pour «l’adhérence à la peau […] qui aurait évolué en réponse à la richesse en agents pathogènes des substrats naturels mous, chauds et humides». Mais comment concilier une telle généralité avec les pratiques socialement valorisées de la boulangerie, de la poterie, des soins thermaux, etc.? (cf. Sarabian, Cécile, 2023, «Les origines du dégoût: évitement du risque infectieux par les sens chez les primates», dans Vincent Battesti et Joël Candau (dirigé par), Apprendre, les sens, apprendre par les sens, Paris, Petra, pages 562-563.)]
Référence
Vigarello, Georges, 1985, Le Propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Âge, Paris, Points Seuil.
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