Télérama du 8 juillet propose une enquête titrée «Face aux canicules, le retour en grâce de l’ombre en ville après des décennies d’urbanisme tourné vers le soleil». L’AFONT y sent une revanche du bien-être tangible de l’une sur la toute-puissance visuelle de l’autre.

Sur une terrasse en bois à la fois baignée de soleil et mouchetée de taches d'ombre dessinées par des végétaux, un chat dort sous un siège de jardin. On le voit de profil, la tête appuyée comme sur un coussin contre un des barreaux reliant les pieds de la chaise. Au-dessus de lui, le coussin du fauteuil est quadrillé par l'ombre d'une pergola et le chat est à moitié à l'ombre de l'assise, à moitié au soleil, une partie du corps également dans la propre ombre de ses oreilles.

Weronika Zarachowicz ouvre son article sur une évocation de l’avenue de France dans le quartier de la bibliothèque François-Mitterrand de Paris (13ème). Cette voie, «comme tant d’autres axes, places, édifices, dans les centres-villes et les quartiers populaires, est ombrophobe». Elle témoigne de «la course vers les cieux de la baie vitrée», mais, selon la formule de l’ingénieur Alexandre Florentin, ancien élu de la mairie de Paris, «elle se mue aujourd’hui en “canyon de la mort”, […] pour le passant, même équipé d’un ombrage individuel, tant l’effet loupe accentue encore la chaleur».
Car ce quartier, «édifié à partir du début des années 2000, mais en réalité conçu une dizaine d’années auparavant… [est] issu de l’imaginaire des années 1980 et 1990, […] quand la société croyait encore s’affranchir des pesanteurs terrestres et du climat».

«Nos idéaux modernes ont fétichisé le soleil et les perspectives»

L’ombre «a longtemps été délaissée en Occident. Écrasée par un soleil qui devait entrer par toutes les portes et fenêtres». Pour l’expliquer, la journaliste a d’abord recours à L’Envers du visible. Essai sur l’ombre de Max Milner: «“la pensée occidentale est dominée par l’équivalence qu’elle établit entre la lumière, la vérité et la beauté, et par une répugnance corrélative envers tout ce qui porte la marque de l’obscurité”». «Depuis la fable de la caverne, “scène primitive” de La République de Platon […] l’ombre est synonyme de menace, d’angoisse, d’écran fait à la connaissance. Quand on ne l’oublie pas, tout bonnement, tant elle nous semble évidente, inutile. Au mieux, elle est cet objet bizarre, immatériel, tellement insaisissable qu’il nous laisse indécis, à la différence des Orientaux».
«“Dans les années 1970, on parlait de droit au soleil, rappelle Clément Gaillard [urbaniste à Montpellier]. […] Aujourd’hui, on a besoin de développer un droit à l’ombre”». «L’ombre, sous toutes ses formes —vivante ou artificielle, intérieure ou extérieure, amovible ou pérenne, pour circuler ou s’arrêter—, deviendra-t-elle un jour, bientôt, une “infrastructure de santé publique”, selon la formule de Thomas Brail, autant qu’un instrument de justice sociale? En 1997 déjà, le chercheur états-unien Mike Davis (1946-2022) insistait sur les quartiers populaires en surchauffe —plus de béton, moins d’arbres, pas de volets— et appelait à une “politique de l’ombre”, pour en faire un droit humain inaliénable, comme celui à l’eau potable, à l’air pur. En France, l’urbaniste et économiste Isabelle Baraud-Serfaty a récemment lancé l’idée d’un service public de l’ombre».
[Note. Thomas Brail a fondé le Groupe national de surveillance des arbres.]
Nous ne ferions ainsi que renouer avec le passé universel dont nous nous sommes coupés. La journaliste s’appuie sur le travail, dont nous avons rendu compte, de l’architecte suisse Philippe Rahm. «“C’est l’ombre qui a créé et structuré l’espace public […]. À Rome, durant l’Antiquité, la basilique romaine civile, vaste espace couvert aux fonctions diverses —commerce, justice, promenade—, servait de place publique autant que l’espace ouvert du forum. Sa capacité à proposer de la fraîcheur lui donnait naturellement un statut fédérateur”», tout comme aux platanes du sud de la France, aux tilleuls des places suisses ou au chêne de Saint Louis.

À l’est et au sud, «“l’ombre n’est jamais l’opposé de la lumière; elle en est le complément indispensable, et un art de vivre”»

«“C’était un espace de fraîcheur autant que de sociabilité”», ajoute la botaniste nîmoise Véronique Mure. Ainsi, «il existe toute une grammaire, toute une culture, toute une civilisation de l’ombre, dont les outils sont à notre disposition. L’orientation des rues, leur étroitesse, les patios, les portiques, les pergolas, les toiles d’ombrage, les ombrières, les persiennes ou les moucharabiehs ont façonné les paysages, urbains et non urbains, des régions traditionnellement chaudes».
«Les moments fondateurs de la philosophie, de la religion, de la littérature se déroulent presque toujours sous un arbre. On y apprend, on y prie, on y lit, on y travaille, on y converse, on y rêve, on y aime. [Très tactilement,] “l’ombre végétale, avec toutes ses nuances —certaines fraîches et profondes, d’autres lumineuses, d’autres encore immédiates et enveloppantes—, est « l’une des formes les plus anciennes et les plus précieuses de l’hospitalité”», poursuit la botaniste.
La conclusion (provisoire) revient à Clément Gaillard: «“l’action sur l’ombre offre le meilleur ratio coûts / complexité / efficacité. Et dans cette gigantesque mue que représente l’adieu à la civilisation de la baie vitrée, il nous faudra nous tourner vers l’Espagne, l’Algérie, le Maroc, car, « qu’on le veuille ou non, nos modèles urbains et architecturaux contemporains, jusqu’ici fortement inspirés de l’Allemagne […] et du Danemark, vont devoir se méditerranéiser”».

Référence

Zarachowicz, Weronika, 2026, «Face aux canicules, le retour en grâce de l’ombre en ville après des décennies d’urbanisme tourné vers le soleil», Télérama 3991, 8 juillet.

Consulter l’article (sous condition) sur www.telerama.fr.

Lire également sur notre site
L’architecture a aussi des motivations tactiles,
Humaniser l’architecture, tout un processus
et Un nouvel affinement des sens, l’enveloppe selon Céline Minard.

Photographie d’illustration: Camille Dupin-Belleville.