Le 06.10.2025, pour son podcast «Dialogues», le philosophe Fabrice Midal recevait le massothérapeute Jean Labé. L’AFONT n’est pas en mesure de présenter l’arrière-plan philosophique de cette conversation surprenante, mais elle en transcrit des éléments suggestifs.

De dos et face à la grande fenêtre d'un bâtiment médical, un squelette de salle de sciences touche la radio d'une cage thoracique scotchée sur la vitre. Le soleil passe à travers la feuille et à travers le squelette sur lequel des points de repères bleus et rouges sont apposés.

En 2006, Fabrice Midal a fondé l’École occidentale de méditation, dans la perspective de diffuser un «bouddhisme d’Occident», laïcisé, en pratiquant notamment la méditation sans dimension religieuse. Son entretien avec Jean Labé entremêle, sans les articuler, des références au yoga, à la médecine chinoise, à Platon, au christianisme et aux neurosciences. Nous en extrayons les développements les plus sensoriels.

Squelette et cerveau

«La sensation que j’induis sur le squelette est une sensation inhabituelle, qui n’est pas du tout intrusive, mais qui doit faire impact sur le squelette. Par exemple, sur l’arête du tibia, avec les deux pouces, je vais faire en sorte que mon squelette rencontre le squelette de la personne. Ça veut dire que ça sera pas juste l’épiderme, le derme, mais j’appuie suffisamment pour que le squelette de ma phalange rencontre le squelette [de la personne]. Y’a jamais beaucoup plus de deux trois kilos de pression, puis souvent c’est 500 grammes, un kilo. C’est justement les régions qui affleurent: je vais pas essayer d’aller attraper l’iliaque au milieu de la fesse, parce que là y’a trop de muscle. Mais le tibia par exemple, l’arête du tibia elle affleure, l’omoplate, l’acromion [apophyse de l’omoplate s’articulant avec l’extrémité externe de la clavicule], et même juste, par exemple, les phalanges, je vais faire une légère compression, comme si je raccourcissais le petit doigt, comme ça, et puis je vais maintenir la compression pendant quinze secondes.»
«Donc là, j’induis une sensation qui fait que le cerveau dit: “C’est quoi ça? ” Et pendant quinze secondes je maintiens, et moi je ne bouge pas du tout. Et au bout de quinze secondes, je vais commencer à relâcher, mais tellement lentement que, par exemple, les plis que j’ai induits sur ta peau, je ne les verrai même pas changer d’aspect. […] Et au démarrage de [la] décompression (cette décompression elle dure entre trente et quarante-cinq secondes), la décompression est imperceptible […] donc là je force la contemplation d’une sensation, et la décompression fait en sorte qu’y a quelque chose qui est à la fois perceptible et imperceptible, donc le cerveau il développe une attention laser, il plonge dans la sensation au point de devenir la sensation, et c’est là qu’on devient la vie, c’est là qu’on tombe dans le domaine de l’existence pure, et on entre dans l’unité.»
«Le démarrage de la décompression, c’est comme une impression d’expansion physique: on a l’impression qu’on était contraint et tout à coup on reprend notre espace, on se transforme un peu en bonhomme Michelin, et tout à coup y’a une union qui nous saisit parce qu’on dépasse les frontières du corps, on a l’impression d’aller au-delà des frontières du corps. […] Autant au début la décompression c’est une sensation physique, à la toute fin, quand il reste presque plus de pression, […] on a redonné au corps, à l’infinie intelligence qui est dans notre corps, les commandes.»

Empathie et éthique du massage

«Si y’a pas d’amour dans le massage, je me dis “mais où est-ce qu’il va y en avoir?” Y’a une personne qui vient à moi, qui me fait confiance, qui se dénude (quoique le soin se fait habillé): on est là pour honorer sa confiance. Et d’ailleurs c’est ce que je disais quand j’enseignais le massage, je disais: “Vous touchez l’autre comme si vous touchiez votre amoureuse, mais vous êtes pas là pour la titiller”. Et un jour je me suis dit: “On va faire un saut quantique. En fait, vous massez l’autre comme si vous massiez Dieu”.»
«Pour moi, un massage, c’est vraiment comme la vie qui prend soin d’elle-même et c’est, pour moi, honorer l’humanité de l’autre de la plus belle des manières: c’est un humain à main nue qui veut véritablement le bien-être de l’autre. Un bon massage, c’est presque comme si on venait de naître, puis notre mère nous lèche après la naissance. Ça doit être une expérience émouvante, parce qu’on a tous besoin d’être maternés, on a tous besoin de baisser la garde et de reconnaître qu’on n’est pas des super-héros et des wonder women. Et ça fait un bien fou justement de lâcher prise et de laisser quelqu’un, et d’autant plus quand cette personne-là honore pleinement notre confiance, avec cette plénitude du toucher, avec cette qualité de présence, cette révérence, qui fait qu’au final c’est bien plus que du massage. On est loin du massage mondain.»

Sortir du dualisme entre corps et esprit

«J’ai l’impression que pour moi le fait de vivre dans notre tête, constamment, d’être victimes de la tyrannie du mental, je crois qu’on a donné la priorité aux choses de l’esprit et on a oublié le corps. Et je pense que, pour moi, le corps, c’est un peu être dans l’instant présent, être dans le cœur, parce que quand on est dans la tête, on est soit dans le passé ou soit dans le futur, et on est donc en état de stress. […] Tous les problèmes existentiels, psychologiques de l’être humain viennent du fait que la sensorialité est verrouillée. On n’est plus en mesure de savourer l’existence, de se délecter de cet instant présent, parce qu’on s’est coupés de nos sens, que ce soit à cause de traumatismes ou à cause d’une culture qui n’aide pas à mettre l’emphase sur le corps. Et du coup, toute l’expérience humaine a migré dans la tête et notre rapport au monde est cérébral.»
«C’est ironique parce qu’on s’est coupés des cinq sens et, au final, on recherche le sens de tout ça, parce que ça a tellement pas de saveur, on peut tellement pas s’en régaler, qu’on se dit: “À quoi ça rime?”, quoi. On est submergés au lieu de rechercher à faire revivre, justement, à retrouver la saveur, le son… C’est un peu comme avec le polythéisme, où on avait la relation horizontale à la nature, les dieux étaient dans la nature, puis tout à coup avec le monothéisme, c’est devenu vertical: c’était peut-être le début de cette perte de contact avec la nature, avec la sensorialité.»
«C’est ça mon invitation: c’est se reconnecter avec la vie à travers nos sens. […] La vie, l’univers nous proposent chaque instant un miracle sensoriel, un spectacle extraordinaire, et nous on préfère être préoccupés et puis être dans notre tête. […] Le présent pleinement honoré participe à une ouverture du cœur et à un état de gratitude, et je pense qu’en étant dans cet état-là et en se régalant de ce qui est, je pense qu’on peut maintenir un état de grâce presque perpétuel, comme les simples d’esprit, quoi. […] On a trop renié notre animalité. Ça fait pas longtemps qu’on est humains. On a passé des millions d’années de vie en tant que mammifères, et puis de retrouver ce contact avec la nature, pour moi, c’est vraiment le secret d’une existence sereine et heureuse.»

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Photographie d’illustration: StockSnap pour Pixabay.com