Les articles concernant cette mode récente sont moins nombreux qu’on aurait pu s’y attendre. Ils abordent peu la dimension perceptive de l’expérience client, mais insistent sur la condition animale et sur la sensibilisation aux comportements responsables. Aperçu. …
Le premier cas de débit de boisson utilisant la présence de nombreux chats comme argument promotionnel semble avoir été le Cat Flower Garden à Taïpei, capitale taïwanaise, en 1998. Ils se sont multipliés au Japon à partir de 2004, notamment en raison de l’interdiction fréquente des animaux de compagnie dans les logements collectifs. Leur essaimage dans les grandes villes françaises est mentionné par les médias à partir de 2013.
Une offre de détente: pour qui?
Du côté des clients humains, tous les articles pointent rapidement leur caractère apaisant: «la présence des chats, animaux reconnus pour leur capacité à réduire le stress, fait de ces établissements un havre de paix dans le tumulte urbain», note Virginie Docarmo (section 3). Elle développe ensuite un exemple de service associé concourant au même objectif: les cafés-librairies «Mon Chat Pitre» (sections 7 à 10). Marianne Yotis évoque le «massage assis auprès des chats« (section 14), et précise que, «contrairement aux idées reçues, l’endroit n’est pas fréquenté que par des retraités (on trouve aussi beaucoup de lycéens et d’étudiants) et la clientèle est loin d’être exclusivement féminine» (section 12).
Du côté des employés félins, une étude du Journal of Veterinary Behavior (2020) montre que «la fréquentation fluctuante et imprévisible des bars à chats crée un environnement très instable, générant un stress social pour l’animal» (Le Parisien). Cela n’a rien de surprenant, puisque les chats observés sont comparés avec des congénères vivant en famille, et non en refuge, dans la rue ou dans la nature. Les autres articles insistent d’ailleurs sur le fait que les chats de bar ont vocation à être adoptés et que leur tranquillité est, en principe, protégée par des règles assez strictes.
Marianne Yotis, notamment, rappelle que «les cafés à chats en France sont soumis à l’“arrêté du 3 avril 2014 fixant les règles sanitaires et de protection animale auxquelles doivent satisfaire les activités liées aux animaux de compagnie d’espèces domestiques”» (section 5). Vaccinés et stérilisés, ils bénéficient d’un «sas de sécurité dans l’entrée pour que les animaux n’aient pas accès à l’extérieur et ne soient pas mis en danger», et d’«une pièce isolée […] pour que les chats qui, à certains moments, ont envie de dormir à l’abri des regards, puissent s’y rendre» (section 4). Mais surtout, les clients sont sensibilisés à un code de bonne conduite leur demandant «de ne pas les porter et d’éteindre le flash des appareils photos » (section 3), «ne pas déranger les chats pendant leur repas ou leur sieste» et ne «pas donner de nourriture aux félins qui risque[rai]nt de prendre de mauvaises habitudes» (section 13).
Une source de questionnement éthique: pour quoi?
Le philosophe Frédéric Côté-Boudreau (Queen’s University de Kingston, Ontario) discute ces pratiques selon la «théorie de la citoyenneté animale proposée par Sue Donaldson et Will Kymlicka dans leur ouvrage Zoopolis» (sections 1-2). Sa conclusion est que «bien sûr, il faut demeurer extrêmement prudent avec ces arguments [positifs], souvent récupérés pour défendre l’exploitation animale en prétextant un faux contrat domestique ou un faux bénéfice» pour les animaux (section 19). De fait, «parce que notre société est spéciste et bâtie sur le dogme de la suprématie humaine, ce sont toujours des humains qui s’arrogent le privilège de déterminer où les animaux ont le droit d’être et où ils n’ont pas le droit d’être» (section 5). «Même avec les meilleures intentions, un café à chats ne peut vraiment y faire exception, et […] il est vrai que les chats sont contraints à travailler dans le café» (section 17).
«Dans un monde spéciste, un café à chats ne peut [donc] représenter qu’une avancée modeste et limitée. […] L’initiative est néanmoins remarquable, car elle offre la possibilité à certains animaux d’être eux-mêmes dans un contexte public qui leur est pacifique» (section 8). «Admettre des chats dans un café brise l’invisibilité des normes ségrégationnistes, car un tel endroit appartient soudainement autant aux humains qu’aux chats qui y résident» (section 7). «Cela permet d’un côté de combattre la production de chats dans les élevages en faisant la promotion de l’adoption (plutôt que de l’achat), et d’un autre côté permet la socialisation entre un plus grand nombre de chats et d’humains» (section 9).
Pour l’auteur, les bars à chats contribuent donc discrètement à nous faire réfléchir aux enjeux d’un mode de vie moins hostile aux diversités: «si l’on veut assurer le vivre ensemble dans une société mixte d’humains et d’animaux non humains, nous devrions porter plus d’attention à l’apprentissage des règles de respect mutuel et de communication interspécifique. Les humains devraient se sensibiliser à bien déchiffrer les signaux des différentes espèces et individus partageant leur espace» (section 13).
Bonus 1: approche du point de vue félin
En cas de main, tu diriges ton corps de manière à rectifier l’action de ladite main, un peu plus en avant, un peu moins en arrière, etc.
Si c’est sur le crâne, tu résistes, tu pousses vers le haut, et quand tu as trop chaud à la tête, tu laisses tomber, tu te casses.
Sur le ventre, des petits gratouillis, pas trop forts, pas trop insistants, pas trop légers non plus, peuvent aborder l’intérieur de la cuisse, aborder oui mais pas attaquer, cuisse en tension, peuvent peloter chaque coussinet, pressant pouet pouet d’un doigt au passage, puis remonter le long de la jambe jusqu’à la fesse, coup de pression fesse droite, coup de pression fesse gauche, possible astiquage du bas du dos, pas trop sur la colonne SVP merci, et puis le cou, tout le cou, tout tout, dessous, dessus, sur les côtés, en grimpant jusque sous les oreilles, jusque sous leur cartilage là, en les massant bien entièrement, en les pliant paf elles rebiquent, en les triturant voire, en frottant à la base et alors la main t’englobe et te fait une boîte, ta tête dans la boîte.
Bonus 2: approche du point de vue humain
Et pourtant, il ne pouvait pas définir ce qu’était exactement le local où il se trouvait. La pièce ne contenait que des meubles bas. Un épais tapis couvrait entièrement le sol, et sur chacun des murs s’appuyait une espèce de sofa bas, uniquement fait de coussins confortables. Au centre de cet espace capitonné, appuyées sur des lutrins, se dressaient trois ou quatre boîtes, comme des cages à oiseaux en carton, ou des nichoirs à serpents. Quelque chose remua à l’intérieur de l’une d’elles, et Max s’attendit à voir sortir un ophidien, avec sa langue fendue et une sonnette sur la queue.
En effet, un animal noir se montra à l’entrée de la tanière. Mais quand il sortit finalement, c’était un chat. Un minou à taches blanches et au nez rosé.
Des autres boîtes sortirent d’autres chats, certains roux, d’autres couleur café, certains au pelage épais et douillet, d’autres au poil court. Tous avec d’énormes yeux ensommeillés fixant les visiteurs.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Max.
Pour toute réponse, tu enlevas tes chaussures et tu t’agenouillas au milieu de la pièce. Tu grattas l’oreille d’un des chats, un siamois, qui accueillit ta caresse avec un ronronnement de reconnaissance. Un autre félin, un persan avec un œil noir et l’autre bleu, s’approcha de toi pour réclamer sa ration d’affection. Tu le satisfis avec l’autre main, en le grattant sous le menton, et le persan se coucha au sol pour jouir de ton contact.
[…] Le chat noir tacheté réclama son attention. Max passa une main timide sur son dos, mais quand il arriva au bout, le félin protesta. Max se mit à moduler ses caresses selon les réactions de l’animal.
Il comprit que cet endroit était une espèce de bordel à chats, un lieu où les clients payaient pour la compagnie, non d’une personne, mais d’une mascotte. De prime abord, l’idée le choqua, mais l’atmosphère détendue et paisible de l’endroit finit par le gagner. Avant de s’en rendre compte, il était couché au sol. Il avait un chat blanc sur la poitrine et un autre, qu’il ne pouvait même pas voir, en train de se frotter contre ses jambes. Parmi les jouets, les miaulements et les petites pattes qui se déplaçaient sans bruit sur le tapis, il sentit qu’une vague de paix inondait ses sens.
Toi, tu t’étais couchée sur le côté, et tu contemplais le siamois en train de lécher chacune des parcelles de son corps. Max eut envie de te toucher distraitement, comme les chats, en passant une main comme par inadvertance sur ta peau, en pianotant de ses doigts derrière tes oreilles et ton cou. Un bien-être paresseux l’inonda. Il jouissait sans besoin de rien faire, seulement te contempler parmi ces bestioles, bougeant avec la même élégance qu’elles, roulant sur le tapis et distribuant autour de toi le contact gracile de tes doigts.
Lire les articles
de Virginie Docarmo sur*animauxdecompagnie-mag.fr,
de Marianne Yotis sur www.worldzine.fr
et de Frédéric Côté-Boudreau sur www.cahiers-antispecistes.org.
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