En 2023, la neuroscientifique Élodie Lalo et l’anthropologue Céline Rosselin-Bareille approfondissaient comment, «en situation de visibilité réduite ou nulle, les scaphandriers apprennent à sensorialiser différemment» leurs conditions de travail et de sécurité. …

En rendant compte d’un précédent article des mêmes autrices (avec Déborah Nourrit), nous indiquions que les scaphandriers travaux publics fouillent et évacuent les épaves, construisent, nettoient et réparent des installations telles que les piles de ponts, les barrages, les stations d’épuration, etc. Leur vision est extrêmement restreinte par leur casque et par le milieu aquatique. Mais encore, «l’eau […] freine les gestes [tactilokinesthésiques] et amplifie les vibrations [audiotactiles]. […] Les scaphandriers racontent […] le bruit “strident” du marteau-piqueur, le “son aquatique”, “plus sourd”, “un bing sans écho” du marteau ou de la masse, le “sifflement” subtil d’une fissure» (page 295).
Ce nouveau chapitre de l’ouvrage collectif Apprendre les sens, apprendre par les sens est précieux par la finesse et la clarté de ses analyses. L’idée maîtresse est la suivante: «alors que les sensibilités tactiles, visuelles, proprioceptives (et le sens de l’équilibre), en se développant ensemble, participent d’un sentiment d’habiter son corps, les situations vécues par les élèves [plongeurs] sont susceptibles de les mettre à mal» (page 296). En conséquence, «les scaphandriers développent deux registres sensoriels différents: l’un spécifique au travail immergé, l’autre terrestre, tous deux se distinguant d’un registre sensoriel souterrain, par exemple» (page 309).
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Ce qui retient ici notre attention sont les nombreux verbatim(s) des interviewés montrant l’inconvénient de l’hypertrophie du visuel dans la société occidentale contemporaine. Ainsi l’interviewé D a-t-il besoin de tout un cheminement réflexif pour se défaire de ses habitudes sensorielles:
- «c’est incroyable, […] la perspective que tu as avec le casque, cet espace d’air que tu as entre tes yeux et la vitre, c’est cet espace d’air où tu concentres tout toi-même, c’est-à-dire que c’est le seul espace d’air que tu as. Après, le corps, il est tout sous l’eau et, du coup, moi je n’arrive même pas à penser qu’il peut arriver quelque chose à mes jambes, à mes bras, parce que pour moi : tout est au niveau de la tête, c’est tout là.» (page 297)
- «ça passe par le toucher, mais c’est… de ressentir le milieu, tout ce qu’il y a autour de toi […]. Quand tu ne vois rien, tu as un peu tous les autres sens qui sont en éveil. Même quand tu es dans l’eau et que tu ne vois pas tout, tu arrives quand même à sentir, c’est marrant, un petit frémissement… dans l’eau, il y a aussi des ondes, je ne sais pas. C’est bizarre, mais tu arrives quand même à te faire un peu sonar. Tu arrives à te faire une image mentale de ce qui t’entoure sans regarder.» (page 306)
Trois autres témoins confirment, en creux, que c’est l’absence d’éducation raisonnée du toucher et surtout la standardisation du rapport entre les systèmes sensoriels qui occasionnent cette «confusion des sensations»:
- interviewé F, «pour le déplacement à terre, tu es en deux dimensions; dans l’eau, tu es en trois dimensions. Sur terre, tu te déplaces avec les jambes; dans l’eau, c’est avec tes poumons. La vision n’est pas la même. Quand tu as de la visibilité, les proportions ne sont pas les mêmes, les distances changent, les points de repères aussi. À terre, on a la vue; dans l’eau, on touche avec son corps, bref…» (page 294)
- interviewé T, «quand tu plonges avec aucune visibilité, la meilleure chose, c’est de fermer les yeux. Si tu essaies de les ouvrir, tu n’arrives pas à visser un boulon!» (page 301)
- interviewé R, «si on se concentre trop sur la vision, même quand il y a un peu de visi[bilité], on perd les autres sens pour rester en alerte» (page 305)
Référence
Lalo, Élodie, et Rosselin-Bareille, Céline, 2023, «Sens dessus dessous. Apprentissages sensoriels et environnements hostiles chez les scaphandriers travaux publics», dans Battesti, Vincent, et Candau, Joël (dir.), Apprendre les sens, apprendre par les sens. Anthropologie des perceptions sensorielles, Paris, Petra, pages 291-313.
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Travailler sous l’eau les yeux fermés.
Photographie d’illustration: Webdonut pour Pixabay.com
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