À Paris, la Clinique du Musicien est un centre ressource pour les pathologies des pratiques artistiques, dont beaucoup affectent les gestes de contact avec l’instrument. Parmi elles, les contractions musculaires involontaires restent énigmatiques et stigmatisées.
Dans un reportage pour Télérama, Sébastien Porte indique que cet établissement, fondé en 2000 par le docteur André-François Arcier, «prend en charge toutes les pathologies liées à la pratique musicale. Physiques comme mentales. Dans une approche globale et pluridisciplinaire. De la gestion du trac à la dépression post-tournée, en passant par les syndromes de compression nerveuse. De la hernie du larynx chez le hautboïste aux acouphènes du batteur, sans oublier la ténosynovite de De Quervain, qui affectera la main du DJ».
«“Le but est que la personne puisse reprendre son activité dans les meilleures conditions et avec un plaisir de jeu renouvelé”», souligne le praticien. Aux 19ème et 20ème siècles, «“les médecins avaient une vision romantique du musicien, poursuit le docteur Arcier. On se disait que la souffrance faisait partie de l’art. Et les musiciens eux-mêmes se refusaient à parler de leurs ennuis de santé”, par peur de perdre de leur légitimité, ou simplement des possibilités de travail» (lire notre article Virtuose ET sensible, le toucher des pianistes).
À la Clinique du Musicien, les patients, aussi bien amateurs que professionnels, «bénéficient de consultations gratuites à l’issue desquelles ils seront orientés vers des praticiens spécialisés présents partout en France, et même à l’étranger. Tous formés par Médecine des arts, l’association adossée à la clinique, dans le cadre d’un cursus créé en 1996. Et tous musiciens». «Au bout du parcours, 4% de ces consultations se solderont par des opérations chirurgicales. Pour éviter d’en arriver là, la clinique [et l’association] mise[nt] beaucoup sur la prévention», avec de nombreuses activités de sensibilisation, mais aussi de recherche: par exemple, «un harnais pour les percussionnistes des bagads, des pédales rallongées pour les harpistes», etc.
Il s’agit ainsi de répondre de manière personnalisée au constat que «selon une étude de 2020, 72,3% des [musiciens] professionnels ont connu des troubles musculosquelettiques au cours de leur carrière du fait de leur pratique, avec une prévalence plus élevée chez les cordes (85%) et les percussions (80%)». Le site internet de Médecine des arts nous apprend que, pratiquée de manière intensive, même une discipline en apparence aussi suave que la flûte traversière peut provoquer une hyperlaxité des mains et des poignets, des douleurs de l’articulation temporo-mandibulaire ou encore des problèmes dermatologiques au menton.
Le mystère de la «dystonie de fonction»
Le site de l’Institut du Cerveau indique que, même en totalisant ses nombreuses variantes, «la dystonie est une maladie rare qui touche environ 20 000 personnes en France dont une majorité de femmes. Elle peut se déclarer à tout âge et se caractérise par des contractions musculaires involontaires durables entrainant des postures anormales. On distingue les dystonies primaires dues à des mutations génétiques des dystonies secondaires dont la cause peut-être une autre affection neurologique ou un médicament. Lorsqu’une seule partie du corps est atteinte, on parle de dystonie focale. Si deux parties adjacentes du corps sont le siège de contractions, la dystonie est dite segmentaire. Enfin certains patients peuvent présenter des dystonies généralisées si le tronc et deux parties différentes du corps sont atteints».
Dans sa fiche pour medecine-des-arts.com, le docteur Arcier souligne les spécificités de la dystonie des musiciens à l’intérieur de ce vaste ensemble:
- «Appelée à tort crampe du musicien, voire crampe de l’écrivain, la dystonie de fonction n’est pas une crampe mais un trouble neurologique focal, c’est-à-dire localisé le plus souvent au niveau du membre supérieur ou au niveau de l’embouchure» selon l’instrument pratiqué.
- Elle «affecte 1% des musiciens. […] Les hommes sont plus fréquemment touchés que les femmes».
- «Les musiciens se plaignent le plus souvent au début d’une difficulté à réaliser un geste technique qu’auparavant il réalisait aisément, une tension, un manque de contrôle».
- «Ces troubles ne sont pas douloureux».
- Ils «se manifestent uniquement en jouant de l’instrument, les activités quotidiennes ne sont pas touchées».
- Ils concernent «plus volontiers les zones anatomiques qui exercent les mouvements les plus rapides, les plus précis: la main droite du pianiste, la main gauche du violoniste, les muscles de l’embouchure chez les instrumentistes à vent».
«Au niveau des mains, par exemple, la dystonie se caractérise par un doigt dystonique en flexion avec un ou plusieurs doigts compensateurs en général en extension». Concernant les muscles du visage, le site dystoniacanada.org mentionne le plissement involontaire des lèvres, le relèvement excessif des commissures, provoquant des fuites d’air, ou la fermeture involontaire de la bouche. Il ajoute que «certains musiciens qui jouent de plus d’un instrument à vent signalent que la dystonie peut se manifester alors qu’ils jouent de la clarinette, mais non lorsqu’ils jouent du saxophone». Ou encore, «un pianiste peut avoir des symptômes alors qu’il joue sur des clés de piano en ivoire, mais non lorsqu’il joue sur des clés en plastique».
On le sent, ce qui intéresse particulièrement l’AFONT est que, selon l’Institut du cerveau, «le diagnostic de la dystonie est essentiellement basé sur un examen clinique des symptômes» et sur le ressenti kinesthésique et tactile des patients puisque, comme l’indique le docteur Arcier, «il n’y a pas d’examen objectif de la dystonie de fonction».
Éléments d’explication et de traitement
Le même médecin précise que «la physiopathologie n’est pas encore élucidée, mais les travaux réalisés convergent pour indiqués qu’il s’agit d’un trouble en relation avec la plasticité cérébrale ». «La pratique de longues années durant à un niveau technique élevé […] entraînerait une désorganisation de cette plasticité en faveur d’une dédifférenciation du zonage de [l’]organisation sensorimotrice perturbant alors le contrôle du mouvement involontaire». Dystoniacanada ajoute que «le début des symptômes est souvent précédé d’une blessure, d’une maladie ou d’un événement stressant sur le plan émotionnel».
Une fois installée, la dystonie peut être compliquée par des facteurs émotionnels puisqu’elle «suscite un stress psychologique intense», qui vient s’ajouter au fait que «l’anxiété de performance, […] le trac, n’affecte pas seulement la précision motrice, il désorganise l’architecture du mouvement, en particulier les synergies digitales essentielles aux performances de haut niveau», selon medecine-des-arts.com. Cela pourrait expliquer le constat, signalé par Dystoniacanada, que «la dystonie focale de la main est beaucoup plus répandue chez les musiciens que dans tout autre groupe de professionnels, notamment les dentistes, les chirurgiens et les écrivains». Un accompagnement psychologique est donc souvent utile.
Concernant les symptômes, «le traitement […] repose globalement sur la reprogrammation du geste. Le but est de développer un nouveau programme sensorimoteur», principalement par la kinésithérapie, indique le docteur Arcier. Dystoniacanada ajoute que certains médicaments «peuvent être utiles pour traiter les dystonies en ce qu’ils ont une incidence sur la transmission des messages du cerveau jusqu’aux muscles […] pour obliger le corps à créer de nouveaux programmes». Par exemple, «les injections [médicamenteuses] affaiblissent temporairement le muscle, réduisant ainsi le spasme et obligeant le poignet à adopter une position différente pour compenser le muscle détendu. Dans un tel cas, l’injection elle-même n’est pas la solution, mais plutôt un outil pour aider le musicien à développer un programme moteur modifié».
L’ergonomie peut également être travaillée, «par exemple, en modifiant la position des clés dans les instruments à vent ou en inversant la posture avec la main gauche qui tient l’archet pour les joueurs d’instruments à cordes» (Dystoniacanada).
Référence
Porte, Sébastien, 2025, «À la Clinique du Musicien, les artistes blessés retrouvent le tempo», Télérama 3921, 5 mars.
Consulter
La fiche du docteur Arcier sur cliniquedumusicien.com,
son interview audio sur www.radiofrance.fr,
le dossier de dystoniacanada.org
et le reportage vidéo de www.franceinfo.fr.
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Kinésithérapie, traiter les cicatrices
et Relire bras cassé d’Henri Michaux 1973.
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