«Je fis un jour une chute. Mon bras, n’y résistant pas, cassa. Ce n’est pas grand-chose qu’un bras cassé. C’est arrivé à plusieurs, à beaucoup. Ce serait néanmoins à observer bien» (incipit). Les cinquante pages qui suivent fourmillent d’«observations» passionnantes.

 

De face, adossé à un tableau d'école, un homme se tient les bras croisés, capuche sur la tête, le regard un peu triste et porté vers le sol. Ses mains se cachent sous ses aisselles comme dans une attitude de protection. Derrière lui, sur le tableau, des bras très musclés en train de se contracter à 90 degrés, poings vers le ciel, sont dessinés à la craie, à l'emplacement où ceux de l'homme devraient se déplier (un peu comme si il avait des ailes).

 

Ce plasticien et écrivain d’origine belge (1899-1984) est l’auteur d’une œuvre abondante et diverse: poétique, narrative, scientifique, introspective… Son style est parfois déroutant par ses inversions inattendues, ses ruptures de rythme et de ton, ses alliages de formulations familières, de jargon scientifique et de mots inventés. Bras cassé entremêle, de façon parfois abrupte, des notes prises avec sa main gauche valide pendant sa situation de handicap, la remise en ordre des événements physiologiques et psychologiques de cette période et leur analyse après la guérison.

Témoigner de la souffrance physique

«La souffrance est à part. Isolée, par notre faute, par notre manque à établir des rapports, d’elle à nous, d’elle à d’autres impressions. Est-ce un refus?» (page 8). La note 1 précise: «la souffrance physique on n’en peut rien faire, au lieu que les souffrances morales, c’est un délice (pour certains) de les communiquer, de s’en vider autant de fois qu’il le faut sur d’autres qui s’y associent. Mais comment associer quelqu’un à une fracture, à une péritonite, à un cancer?» (page 59). Le récit s’efforce de répondre en évoquant la «braise» et les «percements» ressentis (pages 25 à 28): «Des abeilles butinent des fleurs de fer. Des oiseaux volent entre des arbres de fer. Brûlure, morsure, déchirure. Des chiens mordent. Des meutes de chiens. Des vagues incessantes de chiens. Des ruées de chiens ardents, impétueux et dont je ne puis parler à personne, dont je dois, dans un pareil moment, me retenir de parler, faisant comme s’ils n’étaient pas là, comme si j’étais au repos… tranquille, hors d’atteinte» (page 27).
La suite décrit les illusions tactiles (armoire, bahut, vantail de porte, chaîne d’ancre, mur pesant sur son bras droit) qu’Henri Michaux ne soulage, toujours provisoirement, qu’en vérifiant visuellement que ces objets ne sont pas présents (pages 28 à 36). Il les annonce ainsi: «pareillement, les souffrances physiques créent des perceptions déroutantes. Sensations erronées, qu’il faut rectifier, rectifier sans arrêt, chemin du délire si elles deviennent trop fortes, excédant la résistance, le potentiel de rectification du malade, douleurs qui rendent intenable ou le corps ou la raison. Les rapports si difficiles à établir avec la souffrance et avec toute nouvelle esthésie, voilà ce que ne réussit pas le souffrant, voilà sa véritable souffrance, la souffrance dans la souffrance, son échec, et voilà aussi comment, en attendant un temps meilleur, braqué bêtement sur l’avenir, voilà comment celle qu’il a boudée [la souffrance et, en l’occurrence, la main], il va l’oublier, devenir totalement incapable de l’évoquer, elle pourtant qui était si importante, qui tenait toute la place» (pages 9-10).

Approcher l’exclusion fonctionnelle

Ce sont sans doute les lignes les plus étonnantes et les plus précieuses de l’ouvrage. Nous avons commenté, dans la troisième section de notre article Approches poétiques des perceptions tactiles, la «foudre insoutenable» qu’a ressentie Michaux lors de la «répugnante réincarnation» de sa main droite, lui rendant odieux même «le velours des sensations menues» (page 41), alors que la note 11 précise: «auparavant je m’étais servi du toucher, comme tout le monde sans dégoût» (page 61). Après la guérison, il revient ainsi sur cet épisode:
«Pourquoi les sensations qui sont normales à un bras, à une main, furent-elles –lorsqu’elles me revinrent– si surprenantes, étrangères, inouïes, certaines aberrantes, alors que j’en avais toujours gardé à mon bras gauche sans y attacher une importance spéciale? Je ne pouvais donc les avoir oubliées. Mais si. Curieux comme un secteur oublie après quelque temps, oublie profondément. Hors circuit depuis plusieurs mois, mon bras et ma main droite étaient devenus incomparables, revenus à ce fond indistinct qu’on ressent à peine, le fond des régions internes, des tissus quelconques. Ils s’étaient habitués à n’être que cela, communs et indifférenciés, d’une certaine façon vierges, non atteints.
«Dans cette anonyme zone oublieuse, l’envahissement des particularisantes sensations… et des mouvements fut une irruption extraordinairement violatrice, un phénomène déroutant, aussi inattendu que si ma vue s’était mise à entendre des bruits et des sons, ou que mon menton jusque-là semblable à tous les mentons d’hommes était devenu préhensile…, tant les mouvements musculaires et les sensations d’avant avaient cessé d’être envisagés, d’être prévisibles, territoires qui n’attendaient plus rien.
«Les sensations nuancées du toucher, loin d’être senties par ma main comme revenues, paraissaient s’être abattues là par erreur, en un endroit pas fait pour elles. Ces sensations, les plus douces même, attentaient à moi» (pages 51-53).
La mésaventure d’Henri Michaux finit bien, même si on sait que ce n’est pas toujours le cas: «bientôt oublieux –oubli maintenant dans l’autre sens– (une conscience exclut l’autre) je reprenais sans façons mon bras, avec satisfaction, avec des satisfactions. § * Je ferais encore des choses avec lui…» (page 55). (Lire la troisième section de notre article Kinésithérapie, traiter les cicatrices.)

Réhabiliter la main gauche

Voici comment Michaux considère son autre bras juste après la fracture: «celui qui est le gauche de moi, qui jamais en ma vie n’a été le premier, qui toujours vécut en repli, et à présent seul me reste, ce placide, je ne cessais de tourner autour, ne finissant pas de l’observer avec surprise, moi, frère de Moi» (page 17). La note 2 précise: «longtemps après l’accident, je n’avais encore pu établir une relation valable avec cette main gauche, entre elle et mon moi complexe. L’écriture en restera informe, écolière, calme, mal fichue, sans caractère, sans impressionnabilité, tandis que le jour où je reprends ma main droite pour réécrire et quoique l’écriture en soit contrariée et presque illisible, elle me contient aussitôt et me traduit» (page 59).
Le plus intéressant, nous semble-t-il, est la suite de cette note: «le même phénomène apparaît chez les gauchers, atteints au bras gauche. Un de mes voisins, peintre et gaucher, me raconta que son bras gauche ayant été immobilisé, l’année précédente, il ne put pendant ces cinq semaines d’immobilisation où il usait du droit, trouver son style, devenu pareillement terne, ennuyeux, vide, appliqué et quelconque. Ayant tiré quelques leçons de l’événement, j’ai –bien tardivement– tenté d’éduquer un peu mon gauche. Je suis même arrivé à avoir des réflexes chez cet endormi. La force manque encore» (pages 59-60). Les dernières lignes du récit développent cet épilogue:
«Quant au bras gauche, rentré dans le rang, j’allais l’oublier. Il ne fallait pas. Il ne fallait pas non plus sottement l’éduquer, tenter d’en faire un deuxième droit. Ni surtout de la main gauche faire une imitation de la main droite. Sans compter qu’il était trop tard, dépassé l’âge où cette performance peut encore réussir. Je tenais à entretenir sa différence, sa personnalité, il fallait la faire mieux sortir, s’établir. Danse de la main gauche. Mime de la main gauche. Style de la main gauche. Quel plaisir! Quelle conquête de la mettre à s’exprimer, à être elle-même, gauche franche, uniquement “gauche”.
«Si insuffisante qu’elle soit encore, ses progrès ne furent pas nuls. Il ne s’était pas agi d’en faire une virtuose.
«Autre est son rôle. Si elle devenait brillante, elle perdrait son être et, plus grave, ce avec quoi elle me met sourdement en relation. J’en ai besoin sûrement. Tout le monde en a besoin pour demeurer en harmonie avec les particuliers aspects du réel auxquels la droite (et la gauche du cerveau concernant cette droite) trop active, trop efficace est insensible.
«On a besoin sans doute de sa tendance à être en retrait, inactive, subsensible, d’une certaine façon étrangère, lointaine, non participante, parente du végétatif, du secret, de l’envers» (pages 55-56).

La toute dernière note contient peut-être la “leçon” la plus universelle: «accentuer l’asymétrie, et non pas la réduire, voilà ce qui importe, qu’il faudrait enseigner et que doit apprendre, et pour le réussir mieux que moi, toute personne qui cherche à se connaître» (page 61). Alors que la physiologie a restreint l’emploi du nom stéréognosie pour désigner le «sens de la perception de la forme et de la consistance des corps» (Le Grand Robert), il reste beaucoup à découvrir sur la complémentarité entre nos deux mains, comme il y a une stéréophonie pour les oreilles, une stéréoscopie pour les yeux et une stéréosmie pour les narines. (Des recherches récentes montrent qu’un flux d’air faible et un flux d’air fort permettent d’identifier des odorants différents et que, pour mieux les percevoir, nos narines droite et gauche inversent automatiquement leurs débits toutes les 2h30 environ, d’après le documentaire de Cosima Dannoritzer, Odorat: à la recherche du sens perdu, Arte TV, 2024.)

Référence

Michaux, Henri, 1973, Bras cassé, Saint-Clément-de-Rivière, Fata Morgana.

Bonus 1: éloge de la main gauche par Henri Focillon (1934)

«[Les mains] ne sont pas un couple de jumeaux passivement identiques. Elles ne se distinguent pas non plus l’une de l’autre comme la cadette et l’aînée, ou comme deux filles aux dons inégaux, l’une rompue à toutes les adresses, l’autre, serve engourdie dans la monotone pratique des gros travaux. Je ne crois pas absolument à l’éminente dignité de la droite. Si la gauche lui manque, elle entre dans une solitude difficile et presque stérile. La gauche, cette main qui désigne injustement le mauvais côté de la vie, la portion sinistre de l’espace, celle où il ne faut pas rencontrer le mort, l’ennemi ou l’oiseau, elle est capable de s’entraîner à remplir tous les devoirs de l’autre. Construite comme l’autre, elle a les mêmes aptitudes, auxquelles elle renonce pour l’aider. Serre-t-elle moins vigoureusement le tronc de l’arbre, le manche de la hache? Étreint-elle avec moins de force le corps de l’adversaire? A-t-elle moins de poids quand elle frappe? Sur le violon n’est-ce pas elle qui fait les notes, en attaquant directement les cordes, tandis que, par l’intermédiaire de l’archet, la droite ne fait que propager la mélodie? C’est un bonheur que nous n’ayons pas deux mains droites. Comment se répartirait la diversité des tâches? Ce qu’il y a de « gauche » dans la main gauche est assurément nécessaire à une civilisation supérieure; elle nous relie au passé vénérable de l’homme, alors qu’il n’était pas trop habile, encore loin de pouvoir faire, selon le dicton populaire, “tout ce qu’il veut de ses dix doigts”. S’il en était autrement, nous serions submergés par un affreux excès de virtuosité. Nous aurions sans doute poussé à ses limites extrêmes l’art des jongleurs –et probablement rien de plus.
Éloge de la main, section 2, «Regardez vivre librement les mains».

Bonus 2: «variante d’usage bi-dextre»


Le 18.11.2025 Danièle Giraudy a écrit:
«Ma main droite s’occupe des tâches matérielles qui doivent aller vite: ménage, cuisine, rangements, prendre des notes… La gauche, de tout ce qui demande du soin et de la minutie: coiffure, maquillage, peinture, broderie, dessin, calligraphie, etc.
Avec une (très) ancienne aventure:
Mes premiers cours, donnés à 25 ans à un amphi d’étudiants de beaux-arts un peu plus jeunes à peine, m’impressionnaient au début, face à ce grand éventail d’inconnus qui riaient et murmuraient quand je passais au tableau jusqu’à ce que, le deuxième mois venu, on se connaisse un peu mieux et que j’en demande la raison:
« ça nous fait marrer quand vous commencez à écrire à gauche de la main gauche et vous changez de main au milieu pour continuer à écrire à droite ». Automatisme inconscient évidemment. C’était juste commode et logique.»

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Précieuse main gauche.

Photographie d’illustration: Schaferle pour Pixabay.com