En plus de mieux comprendre les liens unissant le langage et la motricité chez les humains, les travaux d’une équipe CNRS de Lyon laissent présager de nombreuses applications: outils pour les troubles du langage, nouvelles méthodes pour les apprenants adultes, etc.
En juillet 2025, pour lejournal.cnrs, Nicolas Baker a rencontré Véronique Boulenger, chercheuse en neurosciences cognitives au laboratoire Dynamique du langage (DDL), car elle «pilote un projet de recherche qui explore l’impact des mouvements du corps sur l’apprentissage d’une langue étrangère». De fait, «si les liens entre le développement langagier et le développement moteur ont été bien étudiés chez l’enfant, dans le cadre de l’acquisition de la langue maternelle, ces liens restent encore peu explorés dans le cadre de l’apprentissage d’une langue étrangère chez l’adulte».
La théorie de la cognition incarnée «part du principe que les fonctions cognitives (penser, comprendre, parler, se remémorer…) ne sont pas des activités purement abstraites et symboliques traitées dans des aires cérébrales isolées. Elles seraient, au contraire, profondément enracinées dans notre corps et nos interactions physiques avec le monde». Des travaux antérieurs ont prouvé que, «“si je vous dis le mot écrire, vous allez penser au papier, au stylo, au geste de la main associé. Et ce sont ces expériences sensorielles et motrices qui donnent du sens au mot”, explique Véronique Boulenger. Ainsi, lire le verbe saisir (comme vous le faites à l’instant) active les mêmes régions motrices du cerveau que vous solliciteriez si vous aviez à réellement saisir quelque chose. Le même phénomène se produit avec des mots à forte charge sensorielle: “vous lisez le mot lavande, et les régions du cerveau liées à l’odorat, entre autres, s’activent”, poursuit-elle».
L’équipe lyonnaise a déjà «“montré que les mêmes régions sous-corticales sont activées pour l’utilisation d’outils et pour le traitement syntaxique complexe”». Elle explore désormais des pistes telles que faire «des gestes pour mieux mémoriser des mots», ou «mimer, avec le doigt, le chemin de la langue dans la bouche pour produire un son de parole». Soulignons que, dans les deux cas, même si les gestes sont montrés et vérifiés visuellement par l’enseignant-e, leur fonctionnalité n’est pas d’être vus par autrui ou dans un miroir, mais d’être ressentis par le corps propre des apprenant-e-s.
Des gestes pour ancrer le sens des mots
Dans la série actuelle d’expériences sur l’apprentissage du grec, «certains mots sont accompagnés d’un geste « iconique » de la langue des signes française, c’est-à-dire un geste qui mime le sens du mot: manipuler un balai invisible pour “balayer”, tirer sur les poils de la main pour “épiler”, taper dans les mains pour “applaudir”. D’autres sont associés à un geste non iconique (abstrait): pointer vers le bas pour “caresser”, se toucher le menton pour “conduire”, plier l’index pour “essuyer”. Certains mots ne sont associés à aucun geste. […] À la fin de chaque session, des tests sont réalisés pour évaluer le degré d’apprentissage de chaque mot».
Les premiers résultats indiquent que «les participants retiennent mieux les mots lorsqu’ils sont couplés à un geste iconique». En revanche, «Un geste qui n’a aucun lien avec le sens semble […] brouiller la mémorisation et donne de moins bons résultats que lorsque l’apprentissage se fait sans geste du tout».
La kinesthésie pour mieux distinguer et mieux prononcer des sons étrangers
«Un second axe de recherche vise à explorer un autre défi bien connu des apprenants : l’acquisition des phonèmes». L’expérience en cours de préparation concerne l’arabe, où k et q sont «très proches, ne se distinguant que par le positionnement de la langue vers la luette [pour le q] ou sur le palais [pour le k] lors de leur production». Associer le q à un geste manuel illustrant son articulation «devrait se traduire dans les performances des apprenants pour décider si /qa/ et /ka/ sont différents, et pour produire /qa/, qui devrait présenter une signature acoustique plus proche de celle d’un arabophone natif que si le phonème a été appris sans geste».
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Ainsi, «intégrer le corps dans les méthodes d’apprentissage, c’est peut-être […] réconcilier l’abstraction du langage avec l’aspect plus concret de nos expériences».
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Tact, assembler le puzzle du vivant.
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