Le nouveau roman de Céline Minard nous fait suivre Ama, une «Auboisière, bipède glabre de culture forestière» dans un futur lointain. Plus que le «couvert forestier», l’«enveloppe» y désigne la «sphère kinesthésique sensible des Auboisières et des individus végétaux».
[Tovaangar (éditions Rivages, 2025), peut être lu comme un double inversé du Seigneur des anneaux: futuriste, écologique et pacifique. De même que dans Les Deux tours (1954), une quête collective fait se rencontrer, voyager et coopérer des personnages d’espèces différentes. Mais, là où Tolkien (1892-1973) s’inspirait des mythologies anglo-saxonnes, l’autrice française imagine un après de la sixième extinction. Ses protagonistes sont une robote et de lointains descendants d’humains, de mammifères, d’amphibiens, d’oiseaux ou de poissons. Ils communiquent par des sons, des gestes, des féromones, des vibrations, des graphes visuotactiles, ou la télépathie. Leur objectif est de se connaître eux-mêmes et les uns les autres, de découvrir la diversité et le passé du monde qui a survécu à notre ère anthropocène.]

De la vue à l’ouïe…


Une enveloppe, un bosquet et parfois même un arbre isolé, une vigie, étaient en soi un discours poétique. Pas un discours de mots ni de signaux, pas tout à fait un langage. Plutôt comme la musique et la danse. L’immense mouvement des arbres développé sur des dizaines, des centaines d’années leur était accessible. L’implantation et la pousse racontaient, chantaient une existence en devenir et une communauté d’êtres. La silhouette et le port constituaient la syntaxe, le feuillage, les épines, les écorces dans leur infinie diversité, apportaient la nuance, les finesses, les digressions. Pas le sens exactement, l’aura et le ton.
Quand Ama regardait un arbre, elle l’entendait. Sa voix était haute et flûtée, la largeur du tronc en décidait. Sa posture annonçait son style. Le choix des aiguilles ou des feuilles, leur découpe, leur distribution manifestaient son goût, et souvent, son intention.
Comme dans toute assemblée, il y avait des personnalités plus visibles, plus retentissantes que d’autres. Au premier abord, on pouvait tenir l’Eucalyptus pour un maigrichon porté sur l’épate avec ses feuilles tombantes haut perchées et leur propension à dégringoler avec un bruit de cascade. Pourtant, l’Euc était timide. Sa nudité cyclique le montrait dans toute sa fragilité. Il apparaissait alors comme l’écorché qu’il était. Avec ses longs muscles étirés comme ceux d’un coureur, l’Euc était un athlète frêle, affûté, attaché à l’élégance et légèrement désorienté.
Il ne fallait pas se fier non plus à la première impression délivrée par l’immense Pin Canary. Sa masse imposante, son écorce sombre, son port sérieux tout en solidité, la rigueur avec laquelle il tenait ses pommes serrées vers le ciel, cela sonnait comme un gros cuivre, un tuba, alors que toutes ses aiguilles rassemblées en pompons généreux sautillaient au bout de ses bras. Le grand Canary était une majestueuse majorette engagée dans une parade turbulente.

…Puis à l’odorat, au tact et au tout de «l’enveloppe»


L’accent tonique et le message de fond des Magnolias plantureux tenaient à leur ombre. La nappe fraîche qu’ils déployaient autour d’eux parlait d’elle-même. Les feuilles lustrées étaient là pour l’ornement, et les fleurs de cire pour la teinte olfactive citronnée qui venait souligner le propos. Le Magnolia ne poussait que pour son ombre et ce qu’elle exprimait. Aucune n’était semblable, elles se répandaient autour du tronc en empruntant des formes diverses, elles n’avaient ni la même épaisseur ni la même qualité d’enveloppement.
Les yeux fermés, les narines bouchées, Ama était capable de distinguer un Magnolia d’un autre, un Oak dentelé d’un Oak Engel, une jeune pousse d’une vieille, car le premier sens des Auboisières, le plus important à leurs yeux, était celui de l’enveloppe.
La lecture ou l’écoute d’un bois pouvait commencer à distance, la conversation ne s’engageait vraiment qu’en présence. Les Auboisières devaient entrer dans l’enveloppe pour confirmer et approfondir ce qu’elles avaient en partie déchiffré. Les discours prenaient alors une dimension de plus, proprement spatiale, la sphère d’influence synesthésique de l’arbre devenait palpable, ainsi le souffle et la puissance de sa narration.
Le plus important était l’événement du contact. Une Auboisière qui traversait une enveloppe passait un seuil. C’était comme entrer dans un bain. Dans la production aérienne de l’arbre, au milieu de sa chimie, entourée par ce qui pouvait ressembler à une respiration et qui était une peau. Par ce toucher en deçà du frôlement, l’arbre délivrait sa grâce et son intention poétique. Marcher dans un bois était en quelque sorte un exploit. Marcher dans un bois sacré, une expérience spirituelle.»
Céline Minard, Tovaangar, Paris, éditions Rivages, 2025, pages 496-498.

Note


Dans l’évocation de l’Eucalyptus et du Pin Canary, Céline Minard utilise la «synesthésie» (littéralement «perception simultanée») au sens d’interprétation d’une sensation donnée (ici visuelle) dans les termes d’une autre perception (en l’occurrence auditive): «Quand Ama regardait un arbre, elle l’entendait». Mais à propos des Magnolias et des Oaks, «la sphère d’influence synesthésique de l’arbre» désigne la perception holistique, globale ou holisensorielle, qui naît de l’addition des ressentis visuels, auditifs, olfactifs et, surtout, tactiles, avec une finesse inconnue de la plupart des homo sapiens d’aujourd’hui. Si «le plus important [est] l’événement du contact», il s’agit d’un «toucher en deçà du frôlement», révélant la «qualité d’enveloppement» de chaque «nappe d’ombre», «qui [peut] ressembler à une respiration et qui [est] une peau».
Le roman abonde en petites notations de ce type, qui font l’une de ses originalités. De cette manière imaginative, Céline Minard attire notre attention sur deux données encore mal prises en compte par la science académique:
–d’une part, notre enveloppement par les bras d’un autre humain est la matrice primordiale de notre confiance dans l’espace et de la conscience des limites de notre propre corps, dès la naissance et tout au long de la vie (lire nos articles Le toucher, premier mode de communication et Des caresses qui soignent);
–d’autre part, les chercheurs ne sont pas encore parvenus à un consensus sur le nombre et la démarcation des systèmes sensoriels qui, de toute façon, interagissent dans la plupart des situations ordinaires (lire notre article La température a des transmissions nerveuses différentes des autres perceptions cutanées).

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Sandrine Collette et Alice Zeniter, deux écritures plurisensorielles
et Jean Paulhan, quand l’intuition artistique aide à mieux comprendre les perceptions.