L’article, ancien mais substantiel, de Philippe Lacombe nous permet de compléter l’approche socio-anthropologique de cette pratique, sous sa face de loisir plutôt que de compétition. À nouveau, pourtant, les ressentis du corps et de la nature y sont quasi absents.
Planche? Ou voile?
Le biologiste et surfeur Joël de Rosnay «y voit une filiation, celle de la glisse, du surf. Pourtant la planche capitalise essentiellement l’expérience du dériveur, celle de la verticalité vélique» (section 4). L’auteur cite le marin Yvon Piegelin, pour qui «le fait de ne plus avoir de denrées à transporter a redéployé, dans l’histoire de la navigation à voile, l’invention d’engins qui ont des performances extraordinaires actuellement pour remonter le vent, jusqu’aux planches à voile, où le bateau est réduit à sa plus simple expression. On ne peut pas beaucoup faire moins […] Il y a juste de quoi supporter le pilote, et encore, si il s’arrête, il s’enfonce, et il y a juste de quoi l’empêcher de partir sur le côté. Et ça, ça va extrêmement vite, libéré des contraintes du transport, que l’on trouve encore dans le dériveur» (section 7).
[Note. Par opposition aux barques à fond plat ou aux bateaux à quille, le dériveur est muni d’un «aileron vertical mobile» (Le Grand Robert).]
Cependant, la généralisation du harnais «a induit une transformation complète de la technique et donc de la posture. On passe d’un système “vertical” issu du dériveur […] à un système “horizontal”» (section 14). C’est «à partir de cette inflexion [que] la pratique de la planche à voile peut être qualifiée de sport de glisse. La position d’équilibre dynamique, en propulsion, n’entretient aucune relation avec celle de l’équilibre statique: comme pour la bicyclette, c’est la vitesse qui accroît la stabilité. L’équilibre dans le couple engin/corps (poussée de la voile combinée à la force antidérive/corps et poussée d’Archimède) permet une glisse confortable» (section 16).
On est ainsi passé d’«une affaire d’“hommes forts”» (section 12), d’«une culture de traction sur la voile», à «une culture motrice de suspension, que permet le harnais» (section 15). D’où l’ «esthétique particulière du véliplanchiste», en «position accroupie, jambes et bras écartés», ou «assise, les pieds dans l’eau, qui abaissent encore davantage le centre de gravité» (section 10).
Sensations voilées
En principe, comme l’écrit le sociologue Jean-Claude Kaufmann à propos du tourisme balnéaire, «l’individu est face aux éléments naturels, dépouillé de la plupart des oripeaux de la civilisation, seul avec son corps, plus près de lui, enveloppé de sensations épidermiques» (cité section 31). En principe aussi, «chez le planchiste comme chez le nageur coexistent […] des sensations aussi éloignées que le bien-être et la souffrance» (section 28). Pourtant, «les discours passent le plus souvent sous silence les blessures, les ampoules, les chocs, qui peuvent y apparaître toutefois, mais euphémisés: c’est alors “la gamelle”, “le soleil”, “la lessiveuse”…» (section 29). On minimise aussi «l’activité du débutant faite de chutes répétées, d’immersions prolongées, de chocs incessants» (section 47).
[Note. Avec la métaphore de «la lessiveuse», on retrouve le processus d’être secoué dans et par l’eau, comme dans celles de «la machine à laver» ou du «saboulage» pour les surfeurs. Le sens figuré de «soleil» vient du processus de faire un «tour complet autour d’un axe horizontal», volontairement pour un gymnaste, ou par accident pour un planchiste. La métaphore de la «gamelle» est «d’origine incertaine» selon Le Grand Robert.]
Car «le plus haut niveau d’expertise doit s’accommoder d’une certaine nonchalance, d’un détachement ostentatoire [des] contingences matérielles. Ici, “l’air naturel” nécessite une maîtrise totale de la culture technique. [Si] les réajustements à l’orientation et à l’intensité du vent sont permanents… la démarche doit, elle, rester souple et rectiligne. […] L’exercice est ici assez proche de celui du culturiste posant sur scène, lors d’un effort total… mais le sourire aux lèvres » (section 39), ou des danseurs classiques chez qui «l’effort ne doit jamais être visible» pour les spectateurs (section 33). Ainsi, «la pureté, la fluidité, la placidité, la douceur, la limpidité, sont les figures de l’eau sublimée» (section 28). Comme l’écrit l’historien Georges Vigarello, «les nouvelles attentes vont […] aux pratiques relaxées, aux gestes contrôlés et “mentalisés”» (cité section 14).
Pour tenter de décrire le plaisir des véliplanchistes, l’auteur a recours à ce que le sociologue Roger Caillois, dans Des jeux et des hommes, appelle l’ilinx, du nom grec désignant au départ un tourbillon d’eau: recherche du vertige comme «tentative de détruire pour un instant la stabilité de la perception et d’appliquer à la conscience lucide une sorte de panique voluptueuse. Dans tous les cas, il s’agit d’accéder à une sorte de spasme, de transe ou d’étourdissement qui anéantit la réalité avec une souveraine brusquerie» (cité section 50). Les pratiquants «qualifient ces instants confus de vertige, de contrôle et de victoire sur soi de “l’esprit fun”: “le pied”, “c’est cool”, “difficile à expliquer”» (section 51. Lire aussi notre article S’égarer pour se trouver, la via ferrata comme technique du vertige).
Valeurs dégradées
Au moins dans la pratique de loisir (dite fun), «les familiers de l’extrême sont très rares en planche à voile» (section 54). «La plupart du temps, le sport de glisse n’est que rarement un sport à risque. La vitesse et l’“éclate” structurent davantage les discours et les représentations que les pratiques» (section 67). «Le défi, la lutte contre les éléments et contre soi-même animent les discours», mais «davantage que de dangers objectivables, il s’agit d’une prise de risque fantasmé au regard d’un niveau de pratique» section 49). «Tout se passe comme si le plaisir provenait d’un contrôle de la situation, lui-même procédant d’un faible écart entre les capacités de l’acteur et l’action à réaliser. La victoire sur le danger peut ainsi être la chute évitée, la vague franchie, la navigation par une force de vent tout à fait aléatoire… » (section 52).
Ainsi, la «mythologie de la mer et du risque est importante, mais ne confère pas mécaniquement l’appartenance à une culture maritime ou écologique» (section 67). En particulier, «météorologie, marées, courants, sécurité, peuvent […] être considérés comme des phénomènes accessoires (ou négligés) par de nouvelles générations de pratiquants, jeunes et adultes. Ce qui explique pour partie les accidents» (section 20).
Dans tous les cas évoqués, la dimension émotionnelle et imaginaire de l’activité paraît l’emporter nettement sur la perception de la nature et la conscience de soi.
Lire l’article sur journals.openedition.org.
Consulter également sur notre site
Les sensations de glisse attendent encore d’être décrites I: le surf,
Naturisme, être nu-e, pour quoi faire,
Qu’est-ce que la soma-esthétique
et Comment le vécu corporel est devenu une évidence digne d’être communiquée.
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