«Dans un essai graphique aussi drôle que rigoureux, l’autrice Erell Hannah et le dessinateur Fred Cham se penchent sur une partie de l’anatomie dont la perception a radicalement changé au cours des siècles, pour mieux explorer l’Histoire des représentations du corps.»
Cette «histoire de fesses, […] enquête sur les fondements (de nos normes esthétiques)» allie l’humour de ses illustrations et le sérieux «de nombreuses études de biologistes, de philosophes, d’historiens, de sociologues», qu’elle vulgarise avec rigueur. Avant d’éventer le faux mystère de la «cellulite», qui a fait couleur tant d’encre, nous synthétiserons la vulgate qui ressort des nombreux sites internet, souvent liés à l’industrie parapharmaceutique, concernant les différences tendancielles entre la peau des femmes et celle des hommes.
Peaux de femmes et peaux d’hommes
Pour Futura Science, Nathalie Mayer rappelait en 2019 que «les différences entre peau de femme[s] et peau d’homme[s] sont essentiellement d’origine hormonale». Leurs caractéristiques dépendent de la proportion entre œstrogènes et testostérone, qui varie selon le sexe et au fil de la vie: la proportion de testostérone s’accroît fortement chez les hommes à l’adolescence, puis diminue graduellement jusqu’à l’andropause tandis que, chez les femmes, la proportion d’œstrogènes augmente fortement à l’adolescence, fluctue avec leur cycle mensuel et décroît fortement à la ménopause. Or la testostérone est impliquée dans la production du collagène, responsable de l’épaisseur et de l’élasticité de la peau, et du cébum, qui apporte sa graisse au film hydrolipidique et nourrit le microbiote cutané. Les œstrogènes, eux, sont impliqués dans la production de l’acide hyaluronique, qui donne à la peau son moelleux et permet son hydratation en profondeur. Il s’ensuit que, en moyenne:
- la peau des hommes est 20% plus épaisse que celle des femmes et s’amincit moins brutalement avec l’âge, ce qui rend leurs rides plus tardives, mais plus marquées;
- les pores des femmes sont moins dilatés et leur peau moins sujette aux attaques microbiennes, donc plus lisse et plus douce que celle des hommes;
- la peau des femmes est davantage sujette au dessèchement par les agressions extérieures (variations importantes de température, pollution, soleil ou vent).
Soulignons, en revanche, contrairement à une idée reçue tenace, que l’appareil perceptif inclus dans la peau ne varie pas selon le sexe. Ce n’est donc pas parce qu’elles ont la peau plus fine, par sa texture comme par son épaisseur, que beaucoup de femmes ont le toucher plus délicat. C’est en raison de l’éducation qu’on leur donne et des rôles sociaux qu’on leur assigne, dans lesquels le toucher et la délicatesse ont une plus grande part.
Des secrets bien gardés
Les entreprises parapharmaceutiques et les magazines dits «féminins» évitent soigneusement de iffuser d’autres découvertes scientifiques.
«Pathologisation des fesses des femmes» (page 57)
Hannah et Cham indiquent que cette partie du corps a quatre rôles fondamentaux dans l’évolution de l’espèce humaine. Selon la biomécanicienne Janie Bartlett, 1° «les fesses permettent de passer d’assis à debout: il faut un muscle puissant pour soulever le poids de la partie supérieure du corps. [2°] Les fesses permettent de rester stable quand on marche et court: si on essayait de courir sans fesses, le haut de notre corps basculerait vers l’avant» (pages 80-81). 3° Selon l’anthropologue Morgan Hoke, «nous avons commencé à y stocker du gras. Et ce pour deux raisons: premièrement, parce que nous sommes passés du régime d’abondance de la jungle au régime plus inconstant de la savane. Deuxièmement, parce que nous avons développé à ce moment un gros cerveau qui consomme énormément de calories» (pages 82-83).
La quatrième fonction des fesses est la seule qui soit spécifique aux femmes: «une mère doit trouver le carburant énergétique suffisant pour pouvoir alimenter deux (ou plus) corps et cerveaux. Face au risque de ne pas trouver assez de nourriture dans son environnement, elle a tout intérêt à avoir des réserves caloriques –c’est-à-dire des stocks de gras– sur son propre corps. Résultat: la femelle humaine en bonne santé présente 20 à 30% de son corps en masse graisseuse, contre 12 à 20% pour un homme» (pages 84-85). Par-delà, «l’évolution a débouché sur deux types de distribution du stockage du gras: distribution androïde du gras chez les hommes, avec du gras dans les tissus sous-cutanés de la nuque, des épaules et du ventre; distribution gynoïde du gras chez les femmes, avec du gras dans les tissus sous-cutanés des seins, du bas de l’abdomen, des cuisses et des fesses» (page 86).
Dès 1951, peu de temps après le début de la mythologisation de la «cellulite», le chirurgien orthopédique et gynécologue André Binet notait: «chez l’homme, la morphologie de la fesse est dominée par le relief des muscles fessiers. Chez la femme, au contraire, c’est la répartition harmonieuse du tissu graisseux qui commande l’esthétique de la fesse» (Les Régions génitales de la femme, page 55, cité par Le Grand Robert).
«L’invention de la “cellulite”» (page 57)
Hannah et Cham s’appuient sur un article du Journal of Dermatologic Surgery and Oncology dont le titre est sans appel: «Prétendue cellulite: une maladie inventée» («So-called Cellulite: An Invented Disease»). En effet, «dès le 3e trimestre de développement du fœtus, les hormones font apparaître des différences dans la structure du gras des femmes et des hommes. Chez les femmes, la peau est plus fine que chez les hommes (en particulier au niveau des cuisses et des fesses). Les lobules sont organisés en sections plus larges et plus grandes. Les membranes sont perpendiculaires au derme. Chez les hommes, la peau est plus épaisse et plus dense en structures fibreuses. La première couche de gras des cuisses est plus fine et les lobules sont plus petits. Le nombre, l’épaisseur et l’orientation des membranes sont différents : alors que les membranes des femmes sont perpendiculaires à la peau, les membranes des hommes sont plus nombreuses et orientées à un angle de 45° par rapport à la peau, selon un schéma croisé» (pages 90-91).
Dès lors, «quand une pression est apportée aux couches supérieures du gras […] chez les hommes, les membranes croisées et l’épaisseur de la peau font que la graisse sous-cutanée s’étend vers l’intérieur: en surface ça reste lisse. Chez les femmes, les membranes perpendiculaires et la peau plus fine font que les cellules s’étendent vers l’extérieur: en surface ça fait des petites bosses et des petits creux!» (page 91). La «peau d’orange» n’a donc absolument rien de commun avec l’«inflammation du tissu conjonctif cellulaire» que dénote l’étymologie du nom «cellulite», ni avec une «infiltration [par le] liquide séreux du tissu conjonctif sous-cutané» (Le Grand Robert).
Comme le reformule sarcastiquement une bulle, «pour vendre la solution, fallait inventer le problème! Et quoi de mieux qu’un problème qui ne pourra jamais être réglé?» (page 101). Une autre interprétation est qu’«au cours du 20e siècle, les discours sur la cellulite (et plus largement sur le gras et l’embonpoint) diffusent l’idée d’un corps féminin délaissé, qui serait déformé par rapport à sa forme normale! En créant cette nouvelle définition du corps “normal” et “sain” de la femme, les médecins et la société civile produisent et diffusent un discours moral: les nénettes ont intérêt à avoir un corps mince et ferme, qui incarne les nouvelles valeurs sociétales de maîtrise de soi et de volonté de l’individu» (page 43).
Mise en contexte historique
Si le mot cellulite apparaît en médecine dès 1873, c’est en France et durant les années 1920 que s’élabore son emploi misogyne. Les auteurs ne pointent pas explicitement le rôle de l’école française d’anthropologie ni de l’industrie française de la mode, mais ils démontrent, citations d’époque à l’appui, que «dès les années 30, la “cellulite” représente un business juteux» pour les magazines dits «féminins» et pour la parapharmacie.
Son développement s’accélère «dans un moment bien particulier! Dans les années 40, la période de guerre rend les articles usuels sur le poids un peu indécents. Auparavant, ils se concentraient sur l’“embonpoint”, c’est vraiment durant [le régime de] Vichy que leur angle évolue et que des articles commencent à montrer des photos de “cellulite”» (page 111). Hannah et Cham datent le début de son exportation du numéro de Vogue (USA) du 15 avril 1968 et concluent que «le concept de “cellulite”, longtemps cantonné à la France, s’est internationalisé dans les années 80, en trouvant une résonance avec la culture de la performance aux États-Unis» (page 117).
Aux époques antérieures, ils rappellent que «“grasse” désigne plus une texture qu’une corpulence: l’idéal du corps féminin est mou, doux, tendre. Jusqu’au 20e siècle, le corps des femmes doit être de chair et non de muscle» (page 52). À la Renaissance, «c’est la grosseur qui est associée aux riches et la maigreur aux pauvresses» (page 51). Dès l’âge classique, cependant, apparaissent «deux modèles de beauté féminine: la légèreté et la minceur chez les femmes distinguées, et la volupté chez les femmes du peuple» (page 50). Ainsi, «la capacité à garder le contrôle sur sa minceur […] devient une marque de distinction sociale» (page 51). C’est ce modèle qui domine aujourd’hui malgré quelques exceptions.
Références
Hannah, Erell, et Cham, Fred, 2025, Derrière: une étonnante histoire de fesses, une enquête sur les fondements (de nos normes esthétiques), JC Lattès (Nouveaux jours)
Mayer, Nathalie, 2019, «Peau de femme, peau d’homme: quelles sont les différences?», https://www.futura-sciences.com/sante/questions-reponses/corps-humain-peau-femme-peau-homme-sont-differences-7363 Futura Science.
Typology.com, 2023, «Peau de femme, peau d’homme: quelles sont les différences?», https://www.typology.com/carnet/peau-de-femme-peau-d-homme-quelles-sont-les-differences www.typology.com.
Bonus: transcription d’un extrait du film De plus belle d’Anne-Gaëlle Daval, 2017
[Sous le regard intrigué des autres participantes, Dalila, professeure de danse, s’efforce de détendre Farida, une nouvelle élève.]
« – (D.) What’s your name ? (elle met sa main dans le dos de l’élève.) c’est quoi ton prénom ?
– (F.) Farida.
– (D., prenant le poignet de l’élève.) Alors Farida (Elle lâche sa main.) touche ta cuisse, touche ta cuisse, non non, le (Elle pose sa main sur celle de l’élève et fait le geste de remonter la jambe du pantacourt.) là, la cuisse là (De l’autre main, elle tapote la cuisse de l’élève.) la peau, touche ta peau, caresse, caresse-toi (L’élève le fait.) c’est comment ? qu’est-ce que tu sens ?
– (F.) Pfff ben c’est mou.
– (D.) C’est mou, voilà. Ferme les yeux (Elle fait le signe avec ses doigts.) ferme les yeux, mais continue (Elle touche l’épaule de l’élève.) continue à… continue à toucher ta peau, voilà, et là, qu’est-ce que tu sens ?
– (F.) C’est doux (l’élève a un petit sourire.)
– (D.) C’est doux (l’enseignante a un grand sourire), voilà, c’est doux ! »
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Écouter Erell Hannah sur France Inter, notamment minutes 1 à 10 et 35 à 45.
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