En mars 2020, seuls Le Point et Le Figaro ont eu l’à-propos de relier la consigne du lavage des mains avec un gel hydroalcoolique et la tragique histoire de l’asepsie. Deux autres articles d’historiens de la médecine permettent à l’AFONT de faire le point sur ce sujet.

 

Au coeur d'un ruisseau de montagne, gros plan sur deux paires de pieds nus qui reposent l'une sur l'autre dans une caresse mutuelle. On distingue des rochers tandis que l'eau s'écoule sur les pieds

 

Pour citer cet article:
AFONT (Association pour la FONdation du Toucher), 2021, «Comment nos mains ont longtemps été moins propres que nos pieds», disponible sur http://fondationdutoucher.org/comment-nos-mains-ont-longtemps-ete-moins-propres-que-nos-pieds.
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Précisons d’abord que les siècles de retard accumulés sur la question de l’hygiène des mains tiennent à deux facteurs principaux: l’ignorance, jusqu’en 1673, de l’existence des micro-organismes et la difficulté technique, jusqu’au XXe siècle, d’avoir de l’eau saine à disposition. En Occident, ces facteurs objectifs ont été aggravés par deux accidents historiques. Le premier est la valorisation culturelle du lavage des pieds: considéré dès Homère comme un rituel d’accueil honorifique et d’humilité, il est devenu un des symboles de la fraternité chrétienne, à la suite de la parole attribuée à Jésus «Lavez-vous les pieds les uns les autres» (La Bible, «Évangile de Jean», XIII, 14). Ce rite a suscité de très nombreuses représentations visuelles et littéraires, et vient même d’être remise en usage par plusieurs obédiences religieuses. En retour, la difficulté d’interpréter le geste de «se laver les mains» attribué à Pilate lors du jugement de Jésus (La Bible, «Évangile de Matthieu, XXVII, 24) a donné à cette pratique un statut plus ambivalent et a conduit à la représenter moins souvent dans les œuvres artistiques.

«La propreté est le respect de soi et de la Société dans laquelle on vit», William Buchan

Le docteur Joseph RECHTMAN rappelle que l’existence des microbes resta une hypothèse très minoritaire parmi les savants jusqu’aux observations de l’artisan néerlandais Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723): ayant fabriqué des microscopes capables d’agrandir 300 fois, il put montrer et dessiner de nombreuses espèces de protozoaires et de moisissures, notamment dans le tartre des dents. Ces recherches ne furent pas poursuivies, et il fallut attendre un siècle pour que le médecin écossais William Buchan (1729-1805) publie son best-seller La Médecine domestique (1769). Il y affirme notamment: «on doit croire que la contagion est souvent transportée d’un lieu en un autre, par le peu de soin que les médecins ont d’eux-mêmes. Plusieurs médecins affectent ordinairement de rester auprès du lit du malade, et de lui tenir la main pendant un temps considérable. Si le malade a la petite vérole [la variole], ou toute autre maladie contagieuse, il n’est pas douteux que les mains du médecin, ses habits, etc., ne soient imprégnés des miasmes de la contagion ; et s’il va sur le champ visiter un autre malade, ce qui lui arrive très souvent, sans s’être lavé les mains, sans avoir changé d’habits ou sans s’être exposé au grand air, est-il étonnant qu’il porte la maladie partout avec lui? Les médecins, non seulement exposent les malades, mais ils s’exposent eux-mêmes par cette négligence : aussi très souvent en sont-ils les victimes» (cité pages 165-166).
De ces constats, Buchan tira non seulement les préceptes de base de l’hygiène personnelle, mais aussi les grands principes de la santé publique qui, à nouveau, attendront un siècle avant un début de mise en œuvre: généraliser l’eau potable, enlever les ordures ménagères, aérer l’urbanisme…: «bien que publiée au moins jusqu’en 1865, sa Médecine domestique ne pénètre guère la médecine officielle du XIXe siècle, pas plus que l’usage courant des chirurgiens du XVIIIe siècle de se laver les mains» (page 166).

Hôpitaux militaires et maternités, des fabriques d’orphelins

Le docteur Philippe Gallon débute son article par trois témoignages impressionnants sur l’absence d’hygiène médicale dans l’armée française des années 1860-1870. Il ne mentionne qu’en passant les chirurgiens et accoucheurs Oliver Wendell Holmes (État-Unis, 1809-1894) et Ignace Philippe Semmelweis (Autriche-Hongrie, 1818-1865), mais rapporte à Bordeaux la même situation qu’à Boston ou à Vienne: 30 à 40% des femmes accouchant à l’hôpital mouraient de fièvre puerpérale, alors que presque toutes celles qui étaient assistées par des sages-femmes survivaient. La raison? Dans les trois villes, les mêmes médecins passaient, sans aucune précaution, de la dissection de cadavres à l’accouchement, et infectaient leurs patientes.
Les solutions? Toujours les mêmes: «se laver les mains, avoir des habits, des instruments propres et éviter de passer directement des salles d’autopsie aux salles de travail». Elles furent explicitement proposées dès 1837 par le médecin girondin Jean Hameau (1779-1851), en 1843 par Holmes et en 1848 par Semmelweis. «L’absence d’observation scientifique du problème [au microscope], la force des habitudes et le souci de ne pas bousculer l’ordre hiérarchique établi, firent qu’ils ne furent pas entendus». Semmelweis fut même révoqué en 1849, et connut une carrière chaotique avant de s’infecter lui-même lors d’un accès de démence, ce qui en fait le «génie incompris du lavage des mains» pour Le Point, et le «martyr du lavage des mains» pour Le Figaro. Le futur écrivain Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, lui a consacré sa thèse de médecine en 1924. Ce texte, d’un lyrisme étonnant pour un travail académique, est toujours disponible en librairie, et André Dussollier lui a consacré une lecture de 58 minutes sur France Culture.

«Si j’avais l’honneur d’être chirurgien…», Louis Pasteur

Le docteur Gallon rappelle qu’il fallut encore deux décennies avant que Louis Pasteur (1822-1895) n’établisse définitivement l’existence des microbes et l’efficacité de l’asepsie (évitement de la présence de germes par la stérilisation) et de l’antisepsie (lutte contre le développement des germes par la désinfection). Ses propositions des années 1860 furent immédiatement appliquées par Eugène Koeberlé (1828-1915) à Strasbourg et par Joseph Lister (1827-1912) en Écosse. Ce n’est qu’en 1878 que Pasteur put déclarer avec prudence devant l’Académie des Sciences: «si j’avais l’honneur d’être chirurgien,pénétré comme je le suis des dangers auxquels exposent les germes des microbes répandus à la surface de tous les objets, particulièrement dans les hôpitaux, non seulement je ne me servirais que d’instruments d’une propreté parfaite, mais après avoir nettoyé mes mains avec le plus grand soin, et les avoir soumises à un flambage rapide, je n’emploierais que de la charpie, des bandelettes, des éponges préalablement exposées dans un air porté à la température de 130° à 150°; je n’emploierais jamais qu’une eau qui aurait subi la température de 110° à 120°. De cette manière, je n’aurais à craindre que les germes en suspension dans l’air autour du lit du malade».
L’hygiène des mains en médecine fut finalement facilitée par deux inventions. La première fut l’amélioration progressive des désinfectants, pour limiter les effets toxiques et corrosifs du chlore et du phénol. La seconde fut la production des gants en caoutchouc, à l’initiative du chirurgien new yorkais William Stewart Halsted (1852-1922), puis du Français Henri Chaput (1857-1919). Dans le reste de la société, l’hygiène gagna avec la progression de l’eau courante et, en France, avec le succès controversé de la «médecine populaire» de François Raspail, qui incluait le lavage des mains: ce biologiste et député républicain (1794-1878) fut aussi journaliste et éditeur du Manuel annuaire de la santé, publié jusqu’en 1935.
Par une ultime ironie de l’histoire, au moment même où les conditions d’un toucher salubre étaient enfin réunies, commencèrent à se propager de nouveaux préjugés académiques sur la comparabilité des perceptions tactiles et visuelles, et la supériorité de la vue sur le toucher (cf. Anne Vincent-Buffault, 2017, Histoire sensible du toucher, L’Harmattan, pages 75-80 et 88-92).
Note. Du 9 au 13.08.2021, dans la “Grande Traversée”, sur France Culture, Christine Lecerf a retracé l’itinéraire de Semelweis en cinq volets de 58 minutes, avec les témoignages de son arrière-petit-fils, de son biographe le neurochirurgien américain Ted Obenchain, de l’obstétricien René Frydman, de l’historienne psychanalyste Élisabeth Roudinesco, du chercheur en microbiologie Miklos de Zamaroczy, ou encore du réalisateur Jim Berry, auteur d’un film sur le médecin hongrois. «Certes, nous redécouvrons Semmelweis dans un contexte épidémique particulier, nous avons réalisé ce documentaire alors même que des gens mouraient chaque jour d’un mal qu’on ne savait pas guérir… Mais Semmelweis est beaucoup plus que le découvreur du lavage des mains, souligne Christine Lecerf. Il porte une vision du monde basée sur la lutte de la raison contre les croyances… C’est terriblement actuel. En ce sens, il était un homme des Lumières, un précurseur de l’éthique médicale» (infolettre de telerama.fr, 10.08.2021).

Références

Gallon, Philippe, 2008, «Découverte de l’antisepsie et de l’asepsie chirurgicale», https://char-fr.net/Decouverte-de-l-antisepsie-et-de-l.html
Lapaque, Sébastien, 2020, «Ignace Philippe Semmelweis, martyr du lavage des mains», Le Figaro 09.03.2020.
Le Point, 2020, «Coronavirus: Ignace Semmelweis, génie incompris du lavage des mains», Le Point 20.03.2020.
Rechtman, Joseph, 1980, «De l’asepsie… ou un siècle avant Semmelweis», Histoire des sciences médicales 14(2), p. 165-170.
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Photographie d’illustration: jgarma pour Pixabay.com