La réponse semblerait devoir couler de source: comme tout le monde! Mais l’insistance de la question, notamment chez les enfants et certains psychologues, est révélatrice de la façon dont les personnes voyantes se représentent leurs rêves et, par-delà, leur environnement.

Pour citer cet article:
AFONT (Association pour la FONdation du Toucher), 2020, «Comment rêvent les personnes aveugles?», disponible sur http/::fondationdutoucher.org/comment-revent-les-personnes-aveugles

Voir, mais pas seulement…


Les bénévoles qui pratiquent la sensibilisation du grand public au handicap visuel savent qu’une des questions fréquentes, notamment parmi les enfants, est une variation sur le thème: «mais comment peut-on rêver quand on ne voit pas?» De fait, dans plusieurs langues, on dit qu’on «voit» ses rêves, et beaucoup de récits indiquent qu’une créature ou un phénomène «apparaissent» au rêveur. Julie Campanaud (2015) ouvre son article sur le constat qu’«on n’imagine pas rêver sans voir défiler une multitude d’images, au point de se réveiller avec l’impression de s’être fait un drôle de film». Or, «les aveugles de naissance n’ayant jamais perçu d’images de leur vie, leur cerveau ne dispose d’aucune donnée qui leur permettrait de construire un scénario en images». Et pourtant, Ivan Capecchi (2017) note avec la neurologue Isabelle Arnulf que «le cortex visuel des aveugles s’active lors du sommeil paradoxal […] De même, on observe chez les aveugles –comme chez les personnes voyantes– des mouvements oculaires sous les paupières pendant leur sommeil alors qu’il n’y a, en théorie, rien à voir».

La solution de cette apparente énigme est triple. Du côté des personnes aveugles, Ivan Capecchi rappelle d’abord que le cortex dit «visuel» s’active également pendant la lecture tactile en braille. Il n’est donc pas uniquement lié à la vue, et c’est ce que confirment les récits de rêves: En second lieu, comme l’écrit Julie Campanaud, les aveugles de naissance «se servent des autres représentations auxquelles ils ont accès: Sonores, tactiles et même gustatives», tandis que «les personnes ayant perdu la vue après leur septième année rêvent encore en images». Nous ajouterons que cela semble indiquer qu’elles construisent certaines images visuelles à partir d’informations récoltées grâce à leurs autres sens.

Enfin, du côté des personnes voyantes, Isabelle Arnulf (2020) explique que, «quand nous sommes éveillés, c’est le sens visuel qui prédomine sur les autres –et c’est la même chose dans les rêves. Un peu plus de la moitié de ceux-ci contiennent aussi des sensations sonores, alors que les sensations gustatives, olfactives et tactiles, d’après de larges enquêtes sur les rêves, existent dans moins de 1% des récits». Nous soulignerons que cette rareté des autres sensations dans les récits n’implique pas qu’elles soient aussi rares dans les rêves eux-mêmes (ou dans la vie éveillée d’ailleurs): cela peut signifier soit que les personnes ressentent la part visuelle de leur environnement comme plus saillante, soit qu’elles convertissent leur expérience plurisensorielle en images visuelles quand elles la racontent.

Nous voudrions ici contribuer à la réflexion en présentant trois récits de rêves de personnes voyantes dans lesquels les autres perceptions tiennent une place importante.

Des rêves aveugles, même quand on voit


Philippe lançon est un des rescapés de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, où une de ses jambes et le bas de son visage ont été fracassés. Le Lambeau est le récit, à la fois émouvant et ironique, de ses deux premières années de combat avec les blessures corporelles et avec le stress post-traumatique. Voici deux des cauchemars qui émaillent cette lutte:

De nouveaux rêves récurrents luttaient avec le somnifère. Dans l’un, j’étais pourchassé dans les rues parisiennes avec Marilyn et je sentais l’odeur de la poudre des balles. Dans l’autre, j’entrais dans une boulangerie et je demandais une pomme et un pain au chocolat, tout en sachant que manger m’était interdit. En mordant le pain au chocolat, je me sentais coupable. En mordant la pomme, je perdais mes dents. Je me réveillais paniqué, tantôt avec l’odeur de la poudre dans le nez, tantôt avec la bouche détruite. [Philippe Lanson, 2018, Le Lambeau, Gallimard, pages 442-443.]

Ces deux récits de rêve sont extrêmement condensés, ce qui explique en partie l’absence de tout détail visuel. En effet, dans le premier, le cadre des «rues parisiennes» pourrait être développé par l’image de bâtiments connus, mais tout aussi bien par la caractérisation kinesthésique du trajet, les particularités sonores ou olfactives de certains espaces, etc. De même, rien ne nous dit comment est perçue la présence de «Marilyn»: par la couleur de son vêtement? le timbre de sa voix? le contact de sa main? La situation est résumée par «j’étais pourchassé», ce qui rend peu probable de voir les poursuivants, mais plutôt d’entendre leurs pas, leurs cris et leurs tirs, de sentir l’effort de la course et la tension de l’angoisse.

En fait, l’unique sensation précise, au fil du rêve comme au réveil, est «l’odeur de la poudre des balles, l’odeur de la poudre dans mon nez». On pourrait faire la même démonstration pour le cadre du second récit, la «boulangerie», et pour les actions d’y «entrer» et de «demander» deux articles. Ce qui domine dans cet autre rêve est d’abord le sentiment d’enfreindre un «interdit», d’être «coupable», puis les sensations, purement tactiles, de «mordre» (à deux reprises), de «perdre [s]es dents» et d’avoir «la bouche détruite». Bien que le narrateur soit parfaitement voyant dans sa vie éveillée, ces deux récits représentent donc des rêves aveugles.

Un rêve plurisensoriel


Dans La Loi du rêveur, Daniel Pennac interroge la parenté entre l’imaginaire des songes nocturnes et l’imagination du conteur. L’histoire est donc ponctuée de récits de rêves dont le dernier, où le narrateur croit se noyer dans l’encre des livres d’une bibliothèque, fait écho au premier dans lequel, enfant, il échappait à une «inondation de lumière»:

Je rêvais que j’étais en sécurité dans une petite bibliothèque, où ronflait un bon feu. Lové dans un fauteuil et ronronnant à la perspective d’une bonne lecture, je parcourais des yeux les rayons qui m’entouraient. J’y cherchais Paulina 1880, le roman de Pierre Jean Jouve. Mes titres préférés défilaient comme à la parade. Bref, un rêve délicieux. Qui virait pourtant au cauchemar. Tout à coup la bibliothèque se mettait à frissonner, toutes les couvertures ensemble, comme la peau d’un cheval sous la piqûre d’un taon. Puis les livres se décollaient les uns des autres avec un bruit de succion et ils se mettaient à perdre leur encre. Ils se vidaient. L’encre coulait sous eux, couvrant les étagères d’une plaque de marbre liquide où chatoyaient les lumières de la pièce. De plus en plus épaisse, la flaque tremblotait sur l’arête des étagères. Ça va déborder, me disais-je. Inévitablement. Je suppose que les italiques soulignaient l’imminence de la catastrophe. Elles annonçaient la seconde où, tout autour de moi, l’encre coulerait de la bibliothèque pour inonder mon bureau, le remplir et, finalement, me submerger. Les premières gouttes faisaient un bruit mat en éclatant sur le plancher. Une flaque se formait qui progressait par vaguelettes concentriques vers mon fauteuil. Je me rencognais entre les accoudoirs et le dossier, pieds levés pour ne pas souiller mes chaussures. Cette fois, me disais-je, je ne pourrai pas m’échapper en sautillant de pierre en pierre comme dans l’inondation de lumière… Non, cette fois, c’est la bonne. [Daniel Pennac, 2020, La Loi du rêveur, Gallimard, pages 166-167.]

Ce récit apparaît plus classique que les précédents, dans la mesure où les notations visuelles y tiennent une place non négligeable. On a d’abord «la perspective d’une bonne lecture», avec les «yeux» qui «parcourent les rayons» pour «chercher» un livre et les titres qui «défilent comme à la parade». Ce sont ensuite «les lumières de la pièce» qui «chatoient», et l’«encre» qui «tremblote» à distance du narrateur, avant de progresser vers lui «par vaguelettes concentriques». Au lieu d’entendre ses paroles intérieures, il se voit même penser en «italiques». Pour autant, on ne doit pas ignorer le potentiel tactile d’actions qui, perçues par la vue en l’occurrence, pourraient aussi l’être par le toucher: «frissonner, se décoller, couler et inonder». Il en va de même pour la comparaison des couvertures de livres avec «la peau d’un cheval sous la piqûre d’un taon», et pour la consistance à la fois solide et fluide de l’encre qui devient «marbre liquide».

D’autres éléments n’ont, en revanche, rien de visuel. Il en va ainsi des détails auditifs du feu qui «ronfle», du «bruit de succion» des livres qui «se décollent» et du «bruit mat» des «premières gouttes […] éclatant sur le plancher». C’est également le cas de la situation du rêveur, évoquée en termes kinesthésiques et tactiles. Il se décrit d’abord «lové dans un fauteuil et ronronnant», ici au sens figuré d’«exprimant par son comportement la béatitude du chat satisfait» (Le Grand Robert). Il craint ensuite d’être «submergé», physiquement enseveli, et finit par «se rencogner entre les accoudoirs et le dossier, pieds levés». Être «lové» et «se rencogner» supposent tous deux un mouvement de repli et une position resserrée du corps, mais aussi le contact avec un environnement qui donne la sensation physique de «sécurité» ou celle de pouvoir «échapper» au danger.

Conclusion


Il est vrai qu’on ne peut pas déterminer quelle est la part de l’expérience et celle de l’esthétique littéraire dans ces deux textes. Ils attestent cependant que certains rêves peuvent être racontés en donnant une grande place aux perceptions autres que la vue. La « question » du rêve des personnes aveugles est donc avant tout révélatrice de ce que les psychologues appellent la capture visuelle, c’est-à-dire le fait que, dans le souvenir ou le récit de leurs rêves et de leurs expériences éveillées, les personnes voyantes privilégient le plus souvent la part visuelle, ou même expriment en termes visuels des informations qu’elles ont perçues par un ou plusieurs de leurs autres sens.

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