Le plasticien professionnel nantais caché sous le pseudonyme The Blind (l’aveugle) questionne concrètement le rapport des personnes et de la société au toucher. Il exposera quelques œuvres et présentera son prochain livre le 6 novembre 2020, de 14h à 17h, dans les locaux d’AG2R La Mondiale, 35-37 boulevard Brune, 75014 Paris. Voici le compte rendu de visite que proposait Bertrand Verine en octobre 2014.

Du braille agrandi en pleine rue


Il y a quelques mois, The Blind était un des invités de la ZAT (Zone Artistique Temporaire) qui va régulièrement d’un quartier de Montpellier à l’autre. Nous arrivons donc dans la petite rue Turgot, si calme d’habitude, et nous y trouvons un attroupement de plusieurs dizaines de personnes, un alphabet braille à la main, en train d’ânonner: «v, o, v… non, attends! c’est pas ça…» Nous fendons la foule et mon épouse me pose les mains sur le mur, où je déchiffre, au format balle de ping-pong: «Voulez-vous toucher avec moi ce soir? Un aveugle en détresse». Éclat de rire.
Ce faisant, nous avons mis en pratique ce que le site de theblind appelle sa «vision sociale de l’art, où voyant et non-voyant ont mutuellement besoin l’un de l’autre pour pouvoir accéder à l’œuvre et la comprendre». Il précise, dans Le Monde du 17 mai 2013: «C’est ce que je trouve intéressant: il faut être au moins deux pour décrypter; l’un voit, l’autre touche».
Plus loin, j’ai davantage de mal à reconnaître une inscription au format ballon de football, qui m’oblige à faire des flexions-extensions avec les genoux pour suivre le tracé de la formule: «Voir en grand». Soudain, une voix rauque et gouailleuse s’écrie derrière moi: «Et oui, je fais danser les aveugles! Vous permettez que je prenne une photo?» Quand nous repasserons le lendemain, il aura tagué: «Du jamais vu».
Pour l’heure, il me confirme les dires du journaliste et de sons site. Son matériel consiste en une provision de demi-sphères de plâtre qu’il moule à l’avance, un pochoir pour peindre avec exactitude l’emplacement des points, des tasseaux de bois et un pistolet à colle pour fixer les lettres sur les murs. Rue Turgot, un accident de fabrication montre la trace de sa technique: une des boules s’est décollée, ses morceaux jonchent le sol et la place du beau point lisse est marquée par un tasseau carré et rugueux.
Le site internet indique que «son travail prend en compte deux dimensions: le lieu et le message qui se donnent mutuellement du sens. Les messages inscrits sont toujours ironiques et provocateurs». Un article paru dans Ouest France donne les exemples suivants: «Love is blind» (l’amour est aveugle) à Venise, «Vu et revu» sur la tour Eiffel, «Blindcity» (aveugle ville) à Tchernobyl. Le Monde cite encore: «Broyer du noir» dans les catacombes de Paris, ou «Pas vu pas pris» sur le palais de justice de Nantes. Le même journal nous apprend que, «s’il a longtemps exercé ses talents dans l’illégalité, il vit désormais de son art, grâce aux stages d’initiation qu’il encadre, aux expositions auxquelles il participe et aux fresques qu’il réalise pour des particuliers ou des institutions».

Le toucher et nous


Le travail de The Blind questionne notre rapport individuel et collectif au toucher de trois façons au moins. D’abord, comme l’écrit l’artiste lui-même, «il cherche à sortir le braille de son format et de sa forme classique pour lui donner une visibilité à plus grande échelle, passant de celle du doigt à celle de la main». Les braillistes le savent, cette écriture permet peu de fantaisies. Exactement adaptée à la surface de la pulpe du doigt, elle devient insensible si on la miniaturise en serrant les points et en réduisant leur taille. Réciproquement, les lettres deviennent difficiles à interpréter quand on les grossit et quand on les espace trop. Dans ce sens, les tags au format ballon de football sont avant tout un jeu. En revanche, grâce au format balle de ping-pong, on découvre qu’il est agréable de lire, non pas avec les doigts, mais avec la paume des mains.
Ensuite, cette «visibilité à plus grande échelle» prend également un sens social: celui d’afficher d’une manière étonnante l’existence des personnes aveugles et la résistance de leur écriture dans notre société du tout audiovisuel. Enfin, l’artiste revendique pour tous le droit de toucher, que les autorités culturelles n’accordent qu’au compte-gouttes même aux personnes aveugles, presque toujours en plein air, quand les œuvres d’art sont livrées à la pollution, aux fientes d’oiseaux et aux toiles d’araignées. Ainsi un des tags de The Blind, sur un mur du Palais de Tokyo, musée d’art contemporain de Paris, pose cette question cruciale pour les amateurs de sculpture, qu’ils soient ou non privés de vue: «L’art te touche?»
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