Parmi les conflits de paternité industrielle entre la France et les États-Unis, on oublie souvent l’invention de la machine à écrire, ancêtre du clavier d’ordinateur. Trois articles attirent l’attention sur la dimension tactile, elle aussi méconnue, de ces instruments.

 

Machine à écrire de la marque Underwood: première machine qui, fin 19ème, permet la lecture du texte en train de s'écrire. De face, la machine présente un clavier de trois rangées d'une dizaines de touches. La marque Underwood apparaît au-dessus, puis les tiges frappent les lettres. Enfin, la sortie du papier en haut est surmontée par l'inscription "Underwood, standard, typewriter".

 

Le Grand Robert nous apprend que le nom dactylographe apparaît en 1832 pour désigner un «clavier pour sourds-muets et aveugles». Ce n’est qu’en 1873 qu’il sert à nommer la machine à écrire commercialisée aux États-Unis par REMINGTON, puis les professionnel(le)s expert(e)s dans son maniement. L’invention est officiellement attribuée aux États-uniens SHOLES, SOULE et GLIDDEN, qui en déposèrent le brevet en 1867. Le Français Pierre FOUCAULT (1797-1871) n’eut pas les moyens de faire cette démarche en 1849, et c’est pourquoi il est généralement passé sous silence. L’historienne Zina Weygand corrige cet oubli dans un article malheureusement peu accessible, dont nous présentons un très bref résumé. Nous donnons ensuite les grandes lignes du très riche article de la professeure de dactylographie Martine Pineau, enrichies par quelques éléments de celui de l’historienne Delphine Gardey.

Inventer avec et pour les doigts

Né dans une famille pauvre de la banlieue parisienne, et bientôt orphelin de père sans ressources, Pierre FOUCAULT devint aveugle à l’âge de 2 ans, des suites de la variole. Il eut la chance d’être scolarisé à l’hospice des Quinze-Vingts et à l’Institut des Jeunes Aveugles, dont les enseignants remarquèrent ses dons pour la mécanique. Il dut cependant gagner sa vie, d’abord comme corniste d’un orchestre de musiciens aveugles jouant dans un café louche, puis comme tenancier de l’épicerie incluse dans l’hospice. C’est en collaborant avec l’inventeur de l’alphabet en points saillants, Louis Braille (1809-1852), qu’il mit au point ses deux premières machines, permettant de composer les lettres à l’aide de dix touches.
Dans son rapport à la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale à propos du modèle de 1842, Pierre Foucault note: «parmi les sciences que l’on enseigne aux aveugles, l’écriture est peut-être celle dans laquelle on a fait le moins de progrès; les aveugles apprennent promptement à lire, mais fort peu parviennent à écrire». Son objectif était donc, au départ, avec un seul et même instrument, d’accélérer la production de textes en relief, d’une part, et de permettre aux aveugles de communiquer par écrit avec les voyants, d’autre part. Primée par la Société d’Encouragement, cette invention répondit aussi aux besoins des personnes voyantes, en France puis à l’étranger.
Désormais à l’aise matériellement, FOUCAULT produisit, dès 1849, un «clavier-imprimeur» à trente touches tapant directement chaque lettre, et muni de la barre d’espacement que nous connaissons encore aujourd’hui. Ce troisième modèle reçut deux médailles d’or dans des concours industriels, mais fut un échec commercial, à cause de son coût de fabrication trop élevé et ne fut pas breveté. On ignore si les États-uniens eurent, ou non, connaissance de ce premier clavier alphanumérique.

Écrire sans voir, puis sans regarder

Pendant leurs vingt-cinq premières années d’utilisation, la machine à écrire Remington et ses quelques concurrentes étaient «conçues de telle façon que les caractères imprimés étaient cachés, si bien que les dactylographes ne pouvaient contrôler leur frappe qu’une fois parvenus quelques lignes plus bas», nous apprend Delphine Gardey (page 80). C’est pourquoi, d’après les témoignages d’époque, «on repère chez les bons dactylographes: une bonne mémoire des chiffres et des phrases concrètes, une tendance à l’équilibre musculaire des deux mains, une sensibilité tactile et musculaire affirmée, une attention soutenue» (page 90). Ce n’est qu’en 1898 que la marque Underwood propose la première machine «visible», sur laquelle on peut relire le texte à mesure qu’on l’écrit. Elle deviendra dès 1903, et pour longtemps, la plus vendue sur le marché.
Martine Pineau insiste sur les inconvénients de la frappe à deux ou quelques doigts de chaque main, non seulement pour la vitesse de frappe, mais pour les yeux eux-mêmes. En effet, «dans cette configuration gestuelle, le pointage exact du doigt se fait sous le contrôle des yeux qui, d’une part, regardent le clavier pour choisir la bonne touche et, d’autre part, vérifient sur le support d’écriture la conformité du résultat au souhait du percuteur» (paragraphe 16). Or, jusque sur les ordinateurs actuels, «les yeux sont sévèrement affectés par ce va-et-vient qui les asservit au couple clavier/écran : tous les ophtalmologues, médecins du travail, décrivent des phénomènes de fatigue visuelle, de syndrome d’œil sec, provoqués par une accommodation répétitive à une surface sombre (le clavier) qu’il faut déchiffrer, puis à une surface lumineuse (l’écran) qu’il faut contrôler, et en plus à une surface réfléchissante si le percuteur utilise encore du papier à côté de son clavier. L’œil surfocalise» (paragraphe 18).
Dès 1878, «McGuring, champion de dactylographie, crée un geste spécialement adapté à la machine en utilisant ses dix doigts et surtout en affranchissant totalement l’écriture au clavier de la vision. La dactylographie qu’il crée ainsi repose uniquement sur le premier de nos sens: le toucher». Elle libère complètement la vision des fonctions «de contrôle et de coordination gestuelle pour restituer à l’œil son activité de lecture et sa capacité à bouger librement» (mêmes paragraphes). Elle ne sera adoptée en France qu’à partir de 1907 et restera cantonnée aux écoles spécialisées de secrétariat. L’auteure déplore même qu’elle soit de moins en moins enseignée, sous prétexte que la majorité de la population se familiarise spontanément avec les instruments à touches.

Trouver un clavier véritablement adapté aux mains?

Delphine Gardey indique que l’inventeur officiel, Latham Sholes, «souhaitait à l’origine produire un clavier respectant l’ordre alphabétique» (page 82). Martine Pineau explique les raisons techniques qui le conduisent à créer le QWERTY, devenu universel, à quelques touches près, après la première guerre Mondiale. Sur les machines à écrire, les touches actionnent des tiges métalliques, dont il faut éviter qu’elles «ne s’emmêlent et ne risquent de se tordre; pour remédier à cet inconvénient, on associe alors deux solutions techniques. Premièrement, on dispose les touches en quinconce pour donner plus d’espace aux tiges d’une rangée de touches par rapport à la rangée immédiatement voisine au-dessus ou au-dessous» (paragraphe 11). Cela a pour inconvénient ergonomique «d’allonger significativement la distance à parcourir par les doigts» (paragraphe 57). «Deuxièmement, on intercale les caractères sur les touches de telle sorte que les caractères les plus fréquemment utilisés voisinent avec des caractères moins utilisés», en tous cas dans la langue anglaise (paragraphe 11).
Cependant, l’ergonomie n’existait pas encore, et l’ordre choisi pour le clavier QWERTY (ou pour sa variante francophone AZERTY) ne prend pas en compte un autre paramètre essentiel. Delphine Gardey précise que, «quand deux lettres sont frappées avec deux mains différentes, l’intervalle [de temps] est beaucoup plus court que lorsqu’elles sont frappées avec les doigts d’une même main» (page 91). Pour écrire vite et efficacement, les lettres les plus souvent alternées devraient donc être réparties entre les moitiés gauche et droite du clavier. Or, souligne Martine Pineau, «une estimation empirique montre qu’environ 60% de la frappe d’un texte en français se fait sur la partie gauche du clavier de type AZERTY» (paragraphe 14). Divers ordonnancements plus performants ont été proposées au début du XXe siècle, mais la fabrication standardisée des machines, les habitudes professionnelles des dactylographes et la perte de considération de leur métier ont abouti au maintien de la forme initiale, jusque dans les claviers d’ordinateur, alors même que la disposition des touches en quinconce, notamment, n’a plus de raison d’être.
Ce conservatisme technique et cette négligence en matière de formation aboutissent «à des distorsions des mains, à des mouvements d’extension beaucoup trop fréquents, notamment vers le haut du clavier, à un sous-emploi des pouces» (paragraphe 14), donc à des pertes de productivité, mais aussi à l’augmentation des troubles musculosquelettiques ou blessures par tension répétitive (repetitive strain injuries en anglais –paragraphes 39-40). Les plus connues de ces pathologies sont le syndrome du canal carpien pour le poignet et l’épicondylite pour le coude, auxquels s’ajoutent des douleur aux épaules et aux vertèbres cervicales. Pour les prévenir, martine Pineau préconise l’apprentissage de la frappe à dix doigts et une plus grande fluidité de l’organisation du travail permettant des micro-pauses.
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De telles améliorations se heurtent à un autre point aveugle que révèle l’histoire de la dactylographie : la saisie sur clavier est devenu invisible. Comme la copie manuscrite, elle était initialement incluse parmi les compétences des professionnels de l’écriture. Mais «avec une organisation tayloriste du travail, apparaît, à partir des années 1910-1915, une écriture segmentée entre de nombreuses personnes[…] : celui qui dicte (donc qui pense), celui ou celle qui rédige, celle qui recopie, celui ou celle qui relit, celui qui signe» (paragraphe 32). On remarque l’alternance des pronoms masculins et féminins qui accompagne cette division du travail. Enfin, «en devenant une pratique très précisément quantifiable, du fait de sa mécanisation, l’écriture dactylographique a perdu le prestige d’activité intellectuelle» (paragraphe 35), et le clavier lui-même est devenu le parent pauvre de la bureautique, au profit de l’écran et de la souris (paragraphes 29-30).

Références

Gardey, Delphine, 1998, «La standardisation d’une pratique technique : la dactylographie (1883-1930)», Réseaux 87, p. 75-103.
Pineau, Martine, 2011, «La main et le clavier: histoire d’un malentendu», ILCEA 14, http://journals.openedition.org/ilcea/1067.
WEYGAND, Zina, 2001, «Un clavier pour les aveugles ou le Destin d’un inventeur : Pierre-François-Victor Foucault (1797-1871)», VOIR (barré) 23, p. 30-41.
Lire l’article de Martine Pineau sur openedition.

Photographie d’illustration: Monam pour Pixabay.com