Les volumes XV et XVI de l’Encyclopédie dirigée par Diderot et d’Alembert, parus en 1765, comportent un article Tact, signé du chevalier de Jaucourt, et un article Toucher, anonyme. L’AFONT en reproduit les textes, avec des notes linguistiques et scientifiques. …

 

Dans un potager, sur un fond de verdure, un escargot tend au maximum son cou et ses cornes pour atteindre une framboise poussant en hauteur

 

Pour faciliter la lecture, nous avons modernisé l’orthographe et quelques emplois trompeurs de la virgule. Afin de ne pas interrompre le texte par des notes trop fréquentes, certains termes vieillis sont directement suivis par leur équivalent actuel entre crochets et en italique. Nous précisons ci-après le sens de quelques mots qui reviennent à plusieurs reprises:
«Sentiment» désigne ici le fait de sentir, donc la sensation ou la perception.
On parle aujourd’hui de terminaisons nerveuses, de corpuscules, etc. On distinguait à l’époque, selon leurs formes, «les houppes» (§1), «les mamelons» (§2), «les éminences, les pyramides, les boutons» (§3), «les papilles» (§6), ou encore les «tubercules» (§11)… En particulier, «mamelon» désignait toute extrémité arrondie et, inversement, «papille» avait désigné, jusqu’à la Renaissance, la pointe du sein.
La «figure» signifie ici la forme, comme quand nous parlons de figures géométriques, et l’adjectif «figuré» signifie [dont on perçoit nettement la forme].
Louis de Jaucourt (1704-1781), dit le chevalier de Jaucourt, a signé beaucoup de ses écrits du pseudonyme Louis de Neufville, en raison de ses idées progressistes et des persécutions contre les protestants. Docteur en médecine, mais avant tout homme de plume, il fut, par le nombre de ses articles, le principal rédacteur de l’Encyclopédie.

TACT, LE (Physiologie).

1 le tact, le toucher, l’attouchement, comme on voudra le nommer, est le plus sûr de tous les sens; c’est lui qui rectifie tous les autres, dont les effets ne seraient souvent que des illusions s’il ne venait à leur secours; c’est en conséquence le dernier retranchement de l’incrédulité. Il ajoute à cette qualité avantageuse, celle d’être la sensation la plus générale. Nous pouvions bien ne voir ou n’entendre que par une petite portion de notre corps; mais il nous fallait du sentiment dans toutes les parties pour n’être pas des automates, qu’on aurait démontés et détruits sans que nous eussions pu nous en apercevoir; la nature y a pourvu, partout où se trouvent des nerfs et de la vie, on éprouve plus ou moins cette espèce de sentiment. Il paraît même que cette sensation n’a pas besoin d’une organisation particulière, et que la simple tissure [texture] solide du nerf lui est suffisante. Les parois d’une plaie fraîche, le périoste, ou un tendon découvert, ont un sentiment très vif, quoiqu’ils n’aient pas les houppes nerveuses qu’on observe à la peau: on dirait que la nature, obligée de faire une grande dépense en sensation du toucher, l’a établi à moins de frais qu’il lui a été possible; elle a fait en sorte que les houppes nerveuses ne fussent pas absolument nécessaires; ainsi le sentiment du toucher est comme la base de toutes les autres sensations; c’est le genre dont elles sont des espèces plus parfaites.
[En l’occurrence, «parfait» ne pose pas de jugement de valeur: il est synonyme de complet, parachevé.]
[L’articulation entre les sensations externes et internes, le toucher et la douleur, etc., reste encore imprécise aujourd’hui. D’une part, on continue à découvrir des récepteurs et des réseaux de transmission spécifiques. D’autre part, de nombreuses recherches tendent à montrer que le cerveau fait interagir constamment ces diverses informations. Malgré la naïveté de beaucoup de ses formules, la conception graduelle et dynamique de Jaucourt, qui suppose une interaction constante entre les systèmes sensoriels, entre l’action et la perception, entre l’individu et l’environnement, est probablement plus proche de la réalité que les théories des 19ème et 20ème siècles (qui opposent les sens entre eux, le corps à l’esprit et l’homme à la nature).]
2 Tous les solides nerveux animés de fluides ont cette sensation générale ; mais les mamelons de la peau, ceux des doigts, par exemple, l’ont à un degré de perfection qui ajoute au premier sentiment une sorte [une catégorie] de discernement de la figure [de la forme] du corps touché. Les mamelons de la langue enchérissent encore sur ceux de la peau ; ceux du nez sur ceux de la langue, et toujours suivant la finesse de la sensation. Ce qui se dit des mamelons n’exclut pas le reste du tissu nerveux de la part qu’il a à la sensation. Les mamelons y ont plus de part que ce tissu dans certains organes, comme à la peau et à la langue ; dans d’autres, ils y ont moins de part, comme à la membrane pituitaire du nez qui fait l’organe de l’odorat. Enfin, ailleurs, le tissu du solide nerveux fait presque seul l’organe, comme dans la vue; ces différences viennent de ce que chaque organe est proportionné à l’objet dont il reçoit l’impression.
3 Il était à propos, pour que le sentiment du toucher se fît parfaitement, que les nerfs formassent de petites éminences sensibles, parce que ces pyramides sont beaucoup plus propres qu’un tissu uniforme à être ébranlées par la surface des corps. Le goût avait besoin de boutons nerveux qui fussent spongieux et imbibés de la salive, pour délayer, fondre les principes des saveurs, et leur donner entrée dans leur tissure [leur texture], afin d’y mieux faire leur impression. La membrane pituitaire qui tapisse l’organe de l’odorat a son velouté, ses cornets et ses cellules, pour arrêter les vapeurs odorantes ; mais son objet étant subtil [gazeux], elle n’avait pas besoin ni de boutons, ni de pyramides grossières. La choroïde a aussi son velouté noir pour absorber les images ; mais le fond de ce velours, fait pour recevoir des images, devait être une membrane nerveuse, très-polie et très-sensible.
4 Nous appelons donc tact ou toucher, non pas seulement ce sens universel, dont il n’est presque aucune partie du corps qui soit parfaitement dépourvue ; mais surtout ce sens particulier, qui se fait au bout de la face interne des doigts, comme à son véritable organe. La douleur, la tension, la chaleur, le froid, les inégalités de la surface des corps se font sentir à tous les nerfs, tant intérieurement qu’extérieurement.
5 Le tact cause une douleur sourde dans les viscères, mais ce sentiment est exquis [très aigu] dans les nerfs changés en papilles et en nature molle: ce tact n’a point une différente nature du précédent, il n’en diffère que par degrés.
6 La peau qui est l’organe du toucher, présente un tissu de fibres, de nerfs et de vaisseaux merveilleusement entrelacés. Elle est collée sur toutes les parties qu’elle enveloppe par les vaisseaux sanguins, lymphatiques, nerveux ; et, pour l’ordinaire, par une couche de plusieurs feuillets très minces, lesquels forment entre eux des cellules, où les extrémités artérielles déposent une huile graisseuse; aussi les anatomistes nomment ces couches de feuillets le tissu cellulaire; c’est dans ce tissu que les bouchers introduisent de l’air quand ils soufflent leur viande, pour lui donner plus d’apparence.
[«Souffler un veau, un mouton», c’était insuffler de l’air sous la peau pour la détacher de la viande.]
7 La peau est faite de toutes ces parties mêmes qui l’attachent au corps qui l’enveloppent. Ces feuillets, ces vaisseaux et ces nerfs capillaires sont appliqués les uns sur les autres, par la compression des eaux qui environnent le fœtus dans le sein de la mère, et par celle de l’air lorsqu’il est né. Plusieurs de ces vaisseaux, creux d’abord, deviennent bientôt solides, et ils forment des fibres comme tendineuses, qui font avec les nerfs la principale tissure [texture] de cette toile épaisse. Les capillaires nerveux, après avoir concouru par leur entrelacement à la formation de la peau, se terminent à la surface externe ; là, se dépouillant de leur première paroi, ils forment une espèce de réseau, qu’on a nommé corps réticulaire. Ce réseau nerveux est déjà une machine fort propre à recevoir l’impression des objets ; mais l’extrémité du nerf dépouillé de sa première tunique [enveloppe] s’épanouit et produit le mamelon nerveux; celui-ci, dominant sur le réseau, est bien plus susceptible d’ébranlement, et par conséquent de sensation délicate. Une lymphe spiritueuse abreuve ces mamelons, leur donne de la souplesse, du ressort, et achève par là d’en faire un organe accompli.
8 Ces mamelons sont rangés sur une même ligne, et dans un certain ordre, qui constitue les sillons qu’on observe à la surpeau [l’épiderme], et qui sont si visibles au bout des doigts, où ils se terminent en spirale. Quand ils y sont parvenus, ils s’allongent suivant la longueur de cette partie, et ils s’unissent si étroitement qu’ils forment les corps solides que nous appelons ongles.
9 Les capillaires sanguins, que nous appelons lymphatiques et huileux, qui entrent dans le tissu de la peau, s’y distribuent à peu près comme les nerfs; leur entrelacement dans la peau forme le réseau vasculaire, leur épanouissement fait l’épiderme qui recouvre les mamelons, et qui leur est si nécessaire pour modérer l’impression des objets, et rendre par là cette impression plus distincte. Enfin, les glandes situées sous la peau servent à abreuver les mamelons nerveux.
10 Il suit de ce détail, 1°, que l’organe corporel qui sert au toucher est formé par des mamelons ou des houppes molles, pulpeuses, médullaires, nerveuses, muqueuses, veloutées, en un mot de diverses espèces, infiniment variées en figures [par leurs formes] et en arrangement, produites par les nerfs durs qui rampent sur la peau, lesquels s’y dépouillent de leurs membranes externes, et par-là deviennent très mous, et conséquemment très sensibles. Il suit 2°, que ses houppes sont humectées et arrosées d’une liqueur très fluide qui abonde sans cesse. 3°, que cette membrane fine et solide, qu’on appelle épiderme leur prête des sillons, des sinuosités, où elles se tiennent cachées, et leur sert ainsi de défense, sans altérer leur sensibilité.
11 Ces houppes ont la vertu de se retirer sur elles-mêmes, et de ressortir. Malpighi, qui a tant éclairci la matière que nous traitons, a dit une fois qu’en examinant au microscope les extrémités des doigts d’un homme délicat à un air chaud, il vit sortir les houppes nerveuses des sillons de l’épiderme, qui semblaient vouloir toucher et prendre exactement quelque chose au bout du doigt. Mais ailleurs, le même Malpighi, ne paraissant pas bien certain de ce qu’il avait vu, révoque presque en doute cette expérience. Il est probable cependant que ces houppes s’élèvent, comme il arrive dans le bout du téton, qui s’étend par le chatouillement. Quand on présente des sucreries à un enfant qui les aime, et qu’on lui fait tirer la langue devant un miroir, on y voit de toutes parts s’élever de petits tubercules. Le limaçon en se promenant fait sortir ses cornes, à la pointe desquelles sont ses yeux, qui n’aperçoivent jamais de corps durs sans que le craintif animal n’entre dans sa coquille. Nos houppes en petit sortent comme les cornes du limaçon en grand; ainsi, l’impression que les corps font sur les houppes de la peau constitue le tact, qui consiste en ce que l’extrémité du doigt étant appliquée à l’objet qu’on veut toucher, les houppes présentent leur surface à cet objet, et le frottent doucement.
[Le médecin et naturaliste italien Marcello Malpighi (1628-1694) a fondé l’anatomie microscopique ou histologie. Il a notamment découvert les papilles de la langue et leurs fonctions gustatives, ainsi que les glandes sébacées et sudoripares dans la peau.]
[L’idée des terminaisons nerveuses allant à la rencontre de l’objet a bien sûr été démentie, mais l’identification du mouvement et, en particulier, d’un frottement délicat comme indispensable à la perception tactile est fondamentale pour comprendre le toucher manuel actif.]
12 Je dis d’abord que l’extrémité des doigts doit être appliquée à l’objet qu’on veut toucher; j’entends ici les doigts de la main plutôt que du pied; cependant le tact se ferait presque aussi bien avec le pied qu’avec la main, si les doigts du pied étaient plus flexibles, plus séparés, plus exercés, et s’ils n’étaient pas encore racornis par le marcher, le poids du corps et la chaussure. J’ajoute que les houppes présentent leur surface à l’objet, parce qu’en quelque sorte semblables à ces animaux qui dressent l’oreille pour écouter, elles s’élèvent comme pour juger de l’objet qu’elles touchent. Je dis enfin que ces houppes frottent doucement leur surface contre celle de l’objet, parce que le tact est la résistance du corps qu’on touche. Si cette résistance est médiocre [modérée], le toucher en est clair et distinct; si elle nous heurte vivement, on sent de la douleur sans toucher, à proprement parler: c’est ainsi que lorsque le doigt est excorié [éraflé], nous ne distinguons point les qualités du corps, nous souffrons de leur attouchement: or, suivant la nature de cet attouchement, il se communique à ces houppes nerveuses un certain mouvement dont l’effet, propagé jusqu’au sensorium commun, excite l’idée de chaud, de froid, de tiède, d’humide, de sec, de mou, de dur, de poli, de raboteux, de figuré [nettement formé], d’un corps mû ou en repos, proche ou éloigné. L’idée de chatouillement, de démangeaison, et le plaisir naissent d’un ébranlement léger; la douleur d’un tiraillement, d’un déchirement des houppes.
13 L’objet du toucher est donc de tout corps qui a assez de consistance et de solidité pour ébranler la surface de notre peau; et alors le sens qui en procède nous découvre les qualités de ce corps, c’est-à-dire sa figure [sa forme], sa dureté, sa mollesse, son mouvement, sa distance, le chaud, le froid, le tiède, le sec, l’humide, le fluide, le solide, etc.
14 Ce sens distingue avec facilité le mouvement des corps, parce que ce mouvement n’est qu’un changement de surface, et c’est par cette raison qu’il s’aperçoit du poli, du raboteux, et autres degrés d’inégalité des corps.
15 Il juge aussi de leur distance; bonne et belle observation de Descartes! Ce philosophe parle d’un aveugle, ou de quelqu’un mis dans un lieu fort obscur, qui distinguait les corps proches ou éloignés, pourvu qu’il eût les mains armées de deux bâtons en croix, dont les pointes répondissent au corps qu’on lui présentait.
[Jaucourt rend hommage à Descartes pour cet exemple, mais il l’utilise pour expliquer les capacités du toucher, alors que l’auteur du Traité de l’homme s’en servait pour expliquer la vision.]
16 L’homme est né, ce semble, avec quelque espèce de trigonométrie. On peut regarder le corps de cet aveugle comme la base du triangle, les bâtons comme les côtés, et son esprit comme pouvant conclure, du grand angle du sommet, à la proximité du corps ; et de son éloignement par la petitesse du même angle. Cela n’est pas surprenant aux yeux de ces géomètres qui, maniant la sublime géométrie avec une extrême facilité, savent mesurer les efforts des sauts, la force de l’action des muscles, les degrés de la voix, et les tacts des instruments de musique.
17 Enfin le sens du toucher discerne parfaitement le chaud, le froid et le tiède. Nous appelons tiède ce qui n’a pas plus de chaleur que le corps humain, réservant le nom de chaud et de froid à ce qui est plus ou moins chaud que lui.
18 Quoique tout le corps humain sente la chaleur, ce sentiment se fait mieux partout où il y a plus de houppes et de nerfs, comme à la pointe de la langue et des doigts.
19 La sensation du chaud ou de la chaleur est une sorte d’ébranlement léger des parties nerveuses, et un épanouissement de nos solides et de nos fluides, produit par l’action modérée d’une médiocre quantité de la matière qui compose le feu ou le principe de la chaleur, soit naturelle, soit artificielle. Quand cette matière est en plus grande quantité, ou plus agitée , alors, au lieu d’épanouir nos solides et nos liqueurs, elle les brise, les dissout, et cette action violente fait la brûlure.
20 La sensation du froid, au contraire, est une espèce de resserrement dans les mamelons nerveux, et en général dans tous nos solides, et une condensation ou défaut de mouvement dans nos fluides, causé ou par l’attouchement d’un corps froid, ou par quelque autre accident qui supprime le mouvement de notre propre feu naturel. On conçoit que nos fluides étant fixés ou ralentis par quelqu’une de ces deux causes, les mamelons nerveux doivent se resserrer; et c’est ce resserrement qui est le principe de tous les effets du froid sur le corps humain.
21 Le sens du toucher nous donne aussi les sensations différentes du fluide et du solide. Un fluide diffère d’un solide, parce qu’il n’a aucune partie assez grosse pour que nous puissions la saisir et la toucher, par différents côtés à la fois; c’est ce qui fait que les fluides sont liquides; les particules qui le composent ne peuvent être touchées par les particules voisines que dans un point, ou dans un si petit nombre de points, qu’aucune partie ne peut avoir d’adhérence avec une autre partie. Les corps solides réduits en poudre, mais impalpable, ne perdent pas absolument leur solidité, parce que les parties, se touchant de plusieurs côtés, conservent de l’adhérence entre elles. Aussi peut-on en faire des petites masses, et les serrer pour en palper une plus grande quantité à la fois. Or par le tact on discerne parfaitement les espèces qu’on peut réunir, serrer, manier, d’avec les autres; ainsi le tact distingue par ce moyen les solides des fluides, la glace de l’eau.
22 Mais ce n’est pas tout d’un coup qu’on parvient à ce discernement. Le sens du toucher ne se développe qu’insensiblement, et par des habitudes réitérées. Nous apprenons à toucher, comme nous apprenons à voir, à entendre, à goûter. D’abord nous cherchons à toucher tout ce que nous voyons; nous voulons toucher le soleil; nous étendons nos bras pour embrasser l’horizon; nous ne trouvons que le vuide des airs. Peu à peu nos yeux guident nos mains; et après une infinité d’épreuves [d’expériences], nous acquérons la connaissance des qualités des corps, c’est-à-dire, la connaissance de leur figure [leur forme], de leur dureté, de leur mollesse, etc.
23 Enfin le sens du toucher peut faire quelquefois, pour ainsi dire, la fonction des yeux, en jugeant des distances, et réparant à cet égard en quelque façon, chez des aveugles, la perte de leur vue. Mais il ne faut pas s’imaginer que l’art du toucher s’étende jusqu’au discernement des couleurs, comme on le rapporte dans La République des lettres (juin 1685) d’un certain organiste hollandais; et comme Bartholin dans les Acta medica Hafniensia, année 1675, le raconte d’un autre artisan aveugle qui, dit-il, discernait toutes les couleurs au seul tact. On lit encore dans Aldrovandi, qu’un nommé Ganibasius, natif de Volterre [Italie] et bon sculpteur, étant devenu aveugle à l’âge de 20 ans, s’avisa, après un repos de 10 années, d’essayer ce qu’il pourrait produire dans son art, et qu’il fit à Rome une statue de plâtre qui ressemblait parfaitement à Urbain VIII. Mais il n’est pas possible à un aveugle, quelque vive que soit son imagination, quelque délicat qu’il ait le tact, quelque soin qu’il se donne à sentir avec ses doigts les inégalités d’un visage, de se former une idée juste de la figure [la forme] de l’objet, et d’exécuter ensuite la ressemblance de l’original.
[ Caspar Bartholin le Jeune (1655-1738) est un anatomiste danois, dont plusieurs parents ont également contribué au progrès scientifique. Son apport majeur est la description des glandes vestibulaires du sexe de la femme produisant la cyprine, une des sécrétions qui en lubrifie les muqueuses.]
[La référence à Aldrovandi pose problème. Ulisse Aldrovandi est un philosophe et naturaliste de l’université de Bologne (1522-1605), qui est mort deux ans après la naissance de Ganibasius. Il est possible que Jaucourt parle d’un homonyme (que nous n’avons pas retrouvé), ou qu’il ait lu l’histoire de Ganibasius chez un autre auteur.]
[GANIBASIus est l’un des surnoms du sculpteur toscan Giovanni Gonnelli (1603-1664), dont les signatures sur des terres cuites sont des variations autour de la formule Jean de Gambassi l’aveugle. C’est notamment le cas sur les deux bustes du pape Urbain VIII conservés à Rome. Le musée du Prado à Madrid expose un portrait de l’aveugle de Gambassi par José de Ribera.]
[Cette section aborde deux questions traitées par de nombreux auteurs. Concernant la sculpture, on sait que «l’idée juste» d’un visage et la «ressemblance» d’un portrait posent aussi des problèmes à la vue. l’identité unique d’une physionomie réside le plus souvent dans les mouvements fugitifs qui marquent ses expressions, difficiles à saisir par le toucher, et dans le regard qui ne peut, par définition, être perçu que grâce à la vue (lire notre article «Existe-t-il un toucher esthétique?»). Sur la perception des couleurs par les personnes aveugles, la littérature contient d’autres exemples isolés, que certains auteurs ont expliqué par la sensibilité aux microvariations de température produites par la réflexion de la lumière. Le plus probable est que ces personnes avaient appris la couleur de certains objets et qu’elles distinguaient ces objets (et non leur couleur) par des caractéristiques tangibles, comme leur place, leur texture, leur forme, etc.]
24 Après avoir établi quel est l’organe du toucher, la texture de cet organe, son mécanisme, l’objet de ce sens, son étendue, et ses bornes, il nous sera facile d’expliquer les faits suivants.
25 1°. Pourquoi l’action du toucher est douloureuse, quand l’épiderme est ratissé, macéré ou brûlé: c’est ce qu’on éprouve après la chute des ongles, après celle de l’épiderme causée par des fièvres ardentes, par la brûlure, et dans le gerce des lèvres, dont est enlevé l’épithélium, suivant l’expression de Ruysch. Tout cela doit arriver, parce qu’alors les nerfs étant trop à découvert, et par conséquent trop sensibles, le tact se fait avec trop de force. Il paraît que la nature a voulu parer à cet inconvénient, en mettant une tunique [une enveloppe] sur tous les organes de nos sensations.
[L’épithélium désignait, en grec, la fine peau de l’aréole des seins. Ce nom est devenu générique pour toutes les membranes, externes et internes, du corps, y compris l’épiderme.]
[Ruysch désigne probablement le naturaliste néerlandais Frederik Ruysch (1638-1731), qui développa l’art de la dissection et la pratique des expositions anatomiques. Il peut aussi s’agir de son fils Hendrick Ruysch, également médecin et botaniste.]
26 2°. Pourquoi le tact est-il détruit, lorsque l’épiderme s’épaissit, se durcit, devient calleux, ou est déshonorée par des cicatrices, etc.? Par la raison que le toucher se fait mal quand on est ganté. Les cals font ici l’obstacle des gants: ce sont des lames, des couches, des feuillets de la peau, plusieurs fois appliqués les uns sur les autres par une violente compression, qui empêche l’impression des mamelons nerveux; et ces cals se ferment surtout dans les parties où la peau est épaisse et serrée, comme au creux de la main, ou à la plante des pieds. C’est à la faveur de ces cals, de ces tumeurs dures et insensibles, dans lesquels tous les nerfs et vaisseaux entamés sont détruits, qu’il y a des gens qui peuvent, sans se brûler, porter du fer fondu dans la main , et des verriers manier impunément le verre brûlant. Charrière, Kaw et autres ont fait la même observation dans [chez] les faiseurs d’ancres.
[Nous n’avons pas trouvé trace de Charrière, ni de Kaw parmi les auteurs de l’époque.]
27 Plus le revêtement de la peau est dur et solide, moins le sentiment du toucher peut s’exercer; plus la peau est fine et délicate, plus le sentiment est vif et exquis [très aigu]. Les femmes ont, entre autres avantages sur les hommes, celui d’avoir la peau plus fine, et par conséquent le toucher plus délicat. Le fœtus dans le sein de la mère pourrait sentir, par la délicatesse de sa peau, toutes les impressions extérieures; mais comme il nage dans une liqueur, et que les liquides reçoivent et rompent l’action de toutes les causes qui peuvent occasionner des chocs, il ne peut être blessé que rarement, et seulement par des corps ou des efforts très violents. Il a donc fort peu, ou plutôt il n’a point d’exercice de la sensation du tact général, qui est commune à tout le corps; comme il ne fait aucun usage de ses mains, il ne peut acquérir dans le sein de sa mère aucune connaissance de cette sensation particulière qui est au bout des doigts. À peine est-il né, qu’on l’en prive encore par l’emmaillottement pendant six ou sept semaines, et qu’on lui ôte par là le moyen d’acquérir de bonne heure les premières notions de la forme des choses, comme si l’on avait juré de retarder en lui le développement d’un sens important duquel toutes nos connaissances dépendent.
[Les deux généralisations que contient cette section ont été démenties par la science moderne. Ce n’est pas parce qu’elles ont «la peau plus fine» que beaucoup de femmes ont «le toucher plus délicat»: c’est en raison de l’éducation qu’on leur donne et des rôles sociaux qu’on leur assigne, dans lesquels le toucher et la délicatesse ont une plus grande part. De même, on sait aujourd’hui que le fœtus caresse l’amnios qui l’enveloppe et joue avec le cordon ombilical. En revanche, Jaucourt (avec d’autres auteurs de son temps tels que Jean-Jacques Rousseau) dénonce à juste titre la privation sensorielle qu’impliquait l’emmaillotement serré et systématique, auquel s’ajoutaient le manque d’attention et la rudesse de beaucoup de mères ou de nourrices chargées de nombreux enfants (lire Anne Vincent-Buffault, Histoire sensible du toucher, L’Harmattan, 2017, pages 46-59).]
28 Par la raison que les cals empêchent l’action du toucher, la macération rend le toucher trop tendre en enlevant la surpeau; c’est ce qu’éprouvent les jeunes blanchisseuses, en qui le savon amincit tellement l’épiderme, qu’il vient à leur causer un sentiment désagréable, parce que le tact des doigts se fait chez elles avec trop de force.
29 3°. Quelle est la cause de ce mouvement singulier et douloureux, de cette espèce d’engourdissement que produit la torpille, quand on la touche? C’est ce que nous indiquerons au mot TORPILLE. Mais pour ces engourdissements universels qu’on observe quelquefois dans les filles hystériques, ce sont des phénomènes où le principe de tout le genre nerveux est attaqué, et qui sont très difficiles à comprendre.
30 4°. D’où vient que les doigts sont le principal organe du toucher? Ce n’est pas uniquement, répond l’auteur ingénieux de l’Histoire naturelle de l’homme [Buffon], parce qu’il y a une plus grande quantité de houppes nerveuses à l’extrémité des doigts que dans les autres parties du corps; c’est encore parce que la main est divisée en plusieurs parties toutes mobiles, toutes flexibles, toutes agissantes en même temps, et obéissantes à la volonté; en sorte que par ce moyen les doigts seuls nous donnent des idées distinctes de la forme des corps. Le toucher parfait est un contact de superficie dans tous les points; les doigts peuvent s’étendre, se raccourcir, se plier, se joindre et s’ajuster à toutes sortes de superficies, avantage qui suffit pour rendre dans leur réunion l’organe de ce sentiment exact et précis, qui est nécessaire pour nous donner l’idée de la forme des corps.
[Parue en 1749, l’Histoire naturelle de l’homme est le troisième volume (sur trente-six) de l’œuvre du naturaliste Georges-Louis Leclerc de Buffon (1707-1788), administrateur du jardin des plantes et fondateur du muséum d’histoire naturelle de Paris.]
31 Si la main, continue M. de Buffon, avait un plus grand nombre d’extrémités qu’elle fût, par exemple, divisée en vingt doigts, que ces doigts eussent un plus grand nombre d’articulations et de mouvements, il n’est pas douteux que, doués comme ils sont de houppes nerveuses, le sentiment de leur toucher ne fût infiniment plus parfait dans cette conformation qu’il ne l’est, parce que cette main pourrait alors s’appliquer beaucoup plus immédiatement et plus précisément sur les différentes surfaces des corps.
32 Supposons que la main fût divisée en une infinité de parties toutes mobiles et flexibles, et qui pussent toutes s’appliquer en même temps sur tous les points de la surface des corps, un pareil organe serait une espèce de géométrie universelle, si l’on peut s’exprimer ainsi, par le secours de laquelle nous aurions, dans le moment même de l’attouchement, des idées précises de la figure [la forme] des corps que nous pourrions manier, de l’égalité ou de la rudesse de leur surface, et de la différence même très petite de ces figures.
33 Si au contraire la main était sans doigts, elle ne pourrait nous donner que des notions très imparfaites de la forme des choses les plus palpables, et il nous faudrait beaucoup plus d’expérience et de temps que nous n’employons pour acquérir la même connaissance des objets qui nous environnent. Mais la nature a pourvu suffisamment à nos besoins, en nous accordant les puissances de corps et d’esprit convenables à notre destination. Dites-moi quel serait l’avantage d’un toucher plus étendu, plus délicat, plus raffiné, si toujours tremblants nous avions sans cesse à craindre que les douleurs et les agonies [les angoisses] ne s’introduisissent en nous par chaque pore? C’est Pope qui fait cette belle réflexion dans le langage des dieux [la poésie]:
34 «Say what the use, were finer [senses] giv’n […]
[And] touch, if tremblingly alive all o’er
To smart and agonize at every pore?”
[Jaucourt donne d’abord sa traduction, puis la citation anglaise d’Alexander Pope (1688-1744), dans sonEssai sur l’homme, dont le texte exact est: «Say what the use, were finer optics giv’n / T’ inspect a mite, not comprehend the heav’n? / Or touch, if tremblingly alive all o’er / To smart and agonize at ev’ry pore?»]
(Le chevalier DE JAUCOURT.)

Toucher, substantif masculin (physiologie).

[Cet article reprend beaucoup des arguments précédents, mais en ajoute quelques autres.]
1 Le toucher est un des sens externes, à l’aide duquel nous concevons les idées du solide, du dur, du mou, du rude, du chaud, du froid, de l’humide, du sec et des autres qualités tangibles, de la distance, de la démangeaison, de la douleur, etc. Voyez SENS, SOLIDE, DUR, etc.
2 Le toucher est de tous nos sens le plus grossier, mais en même temps le plus étendu, en ce qu’il embrasse plus d’objets que tous les autres ensemble: même, quelques-uns réduisent tous les autres sens au seul sens de l’attouchement. Voyez SENSATION. Aristote dit positivement que toute sensation n’est qu’un attouchement, et que les autres sens, comme la vue, l’ouïe, le goût et l’odorat, ne sont que des espèces raffinées, ou des degrés d’attouchement. De anima [Traité de l’âme].
[Là où Jaucourt oppose, de façon neutre, le toucher, général ou générique, aux autres sens, spéciaux ou spécifiques, l’auteur de cet article introduit un jugement en qualifiant le toucher de «grossier» et les autres sens de « raffinés». Il conclura cependant l’article sur des exemples de tact très délicat.]
3 Les sentiments des naturalistes sont partagés sur l’organe du toucher. Aristote croit que ce sens réside dans la chair en tant que chair, de sorte que toute chair est, selon lui, capable de sensation. Histoire des animaux D’autres veulent que le toucher gise [réside] dans les parties qui sont pourvues de fibres nerveuses ; suivant ce système, il résiderait dans la peau, la chair, les muscles, les membranes et les parenchymes ; d’autres le restreignent simplement à la peau, cutis, parce qu’on observe qu’il n’y a que les parties qui sont couvertes d’une peau qui aient proprement la faculté de toucher ou d’apercevoir des qualités tangibles.
[Les parenchymes sont les tissus des organes ou des glandes qui assurent leur fonctionnement (par opposition aux autres tissus).]
4 Mais on est encore partagé sur la partie de la peau à laquelle on doit attribuer cette fonction. Les uns veulent que cette sensation réside dans la partie membraneuse, d’autres dans la partie charnue, et d’autres encore soutiennent qu’elle est dans la partie moelleuse qui dérive des nerfs.
5 Malpighi, et d’après lui tous nos meilleurs auteurs modernes, prétendent que les organes immédiats du sens que nous nommons toucher sont les papilles pyramidales de la peau.
6 Ces papilles sont de petites éminences molles, moelleuses et nerveuses, qui se trouvent par tout le corps immédiatement sous l’épiderme ; elles sont formées des nerfs sous-cutanés, qui pour cet effet se dépouillent de leur membrane externe, et deviennent extrêmement délicates et sensibles ; une humeur subtile et déliée [impalpable] les humecte continuellement, et l’épiderme ou la cuticule est tout ce qui les couvre et qui les défend d’injure [les protège contre les dommages]. Ces papilles sont plus grandes et paraissent davantage dans les parties que la nature a destinées pour être les organes du toucher, comme dans la langue, dans les extrémités des doigts de la main et du pied ; elles ont la faculté de se contracter et de se dilater facilement. Voyez PAPILLES, voyez aussi LANGUE, DOIGT, etc.
7 Le toucher se fait donc sentir ainsi : le bout du doigt, par exemple, étant appliqué à l’objet qu’on veut examiner, les papilles s’élèvent en vertu de cette intention de l’âme, et étant frottées légèrement sur la surface de l’objet, il s’y fait une ondulation qui, par le moyen des nerfs qui les viennent joindre, se communique de là au sensorium commun, et y excite la sensation du chaud, du froid, du dur, etc. Voyez SENSATION.
8 Cela nous fait voir la raison pourquoi le toucher devient douloureux lorsque la cuticule a été emportée, brûlée, macérée, etc. et pourquoi lorsque la cuticule devient épaisse et dure, ou qu’elle est cicatrisée, etc. on perd la sensation du toucher ; d’où vient l’engourdissement qu’on sent en touchant le torpedo [poisson torpille], et pourquoi on sent une douleur si aiguë au-dessous des ongles et à leur racine, etc. Voyez CUTICULE, BRULURE, CALUS.
9 Le toucher est, par plusieurs raisons, le plus universel de nos sens : tous les animaux en sont pourvus. Pline observe que tous les animaux ont la sensation du toucher, même ceux qu’on croit dépourvus de tous les autres sens, comme les huîtres et les vers de terre. Ce naturaliste dit que son opinion est que tous ont aussi un autre sens, qui est le goût: «existimaverim omnibus sensum et gustatûs esse». Histoire naturelle.
[L’auteur donne d’abord sa traduction, puis la citation latine.]
[On sait aujourd’hui que les végétaux possèdent également une forme de perception tactile, dont les exemples les plus connus sont la sensitive (mimosa pudica) et les plantes carnivores comme la dionée ou le droséra. Stefano Mancuso et Alessandra Viola précisent que leurs mouvements n’ont «rien d’un réflexe conditionné, puisque la feuille ne se rétracte pas si elle reçoit une goutte d’eau ou si elle est secouée par le vent» (L’Intelligence des plantes, Albin Michel, 2018, page 95).]
10 Les autres sens sont bornés par des limites étroites ; le toucher seul est aussi étendu que le corps, comme étant nécessaire au bien-être de toutes ses parties.
11 Le sentiment du toucher, comme dit Cicéron, est également répandu par tout le corps afin que nous puissions apercevoir dans chaque partie tout ce qui peut la mouvoir, et sentir tous les degrés de chaleur, de froid, etc. De natura deorum [De la nature des dieux].
[«Mouvoir», c’est ici faire réagir, stimuler, ce que Jaucourt exprimait par des mots comme «être ébranlé» (§3), «ébranlement» et «ressort» (§7), «se retirer», «sortir», «s’élever» (§11, §12, §13, §19, §20).]
12 Les naturalistes disent que les araignées, les mouches et les fourmis ont la sensation de l’attouchement beaucoup plus parfaite que les hommes : cependant nous avons des exemples de gens qui ont su distinguer les couleurs au toucher; et d’autres qui par la même sensation comprenaient les paroles que l’on disait. Voyez COULEUR et SOURD.
[L’auteur devait avoir connaissance du travail de Jacob Rodrigue Pereire (1715-1780), qui éduqua par le toucher une dizaine d’enfants sourds-muets, avant que l’abbé de L’épée ne développe la langue des signes visuelle. Lire notre article « Témoignage: écouter du bout des doigts».]
13 La sensation du toucher est effectivement si parfaite et si généralement utile qu’on l’a vue quelquefois faire, pour ainsi dire, la fonction des yeux, et dédommager en quelque façon des aveugles de la perte de la vue. Un organiste de Hollande, devenu aveugle, ne laissait point de faire parfaitement son métier ; il acquit de plus l’habitude de distinguer au toucher les différentes espèces de monnaie, et même les couleurs ; celles des cartes à jouer n’avaient pas échappé à la finesse de ses doigts, et il devint par là un joueur redoutable car, en maniant les cartes, il connaissait celles qu’il donnait aux autres comme celles qu’il avait lui-même. observations de physique.
[La revue savante Observations sur la physique, sur l’histoire naturelle et sur les arts parut, avec quelques variations de titre, de 1752 à 1823.]
14 Le sculpteur Ganibasius de Volterre l’emportait encore sur l’organiste dont je viens de parler ; il suffisait à cet aveugle d’avoir touché un objet pour faire ensuite une statue d’argile qui était parfaitement ressemblante.
[Sans signature.]

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