L’article de David Howes intitulé «Les techniques des sens», paru en 1990 dans la revue canadienne Anthropologie et sociétés, fait référence parce qu’il synthétise des arguments et des exemples frappants en faveur de la diversité sensorielle.
Depuis 150 ans (seulement), les enfants occidentaux apprennent comme une évidence indiscutable que l’être humain possède cinq sens qui l’informent de manière indépendante et hiérarchisée, et seuls deux d’entre eux font l’objet d’une éducation systématique : la vue et l’ouïe. David Howes montre d’abord, grâce à l’histoire de la technologie des communications, qu’il n’en a pas toujours été ainsi, même en Occident, et qu’il n’en sera pas fatalement ainsi dans l’avenir.
Le cas des Indiens Suya du sud amazonien révèle ensuite «l’arbitraire de l’association entre voir et savoir si répandue dans la pensée occidentale. Deuxièmement, il révèle l’arbitraire de notre façon de diviser le sensorium en sens «intellectuels» ou sens de la distance (vue et ouïe) et en sens «affectifs» ou sens de la proximité (odorat, goût et toucher)» (page 107). Plus encore, dans la culture wolof d’Afrique de l’ouest, «la vue est la moins sociale des facultés, étant associée à la sorcellerie, alors que la parole est plus sociale que le regard mais pas autant que le toucher. Le contact tactile est considéré comme «désarmé». Mieux, il neutralise l’extériorité du regard et ouvre la voie au jaillissement des échanges verbaux» (pages 110-111).
L’article démontre ainsi (page 99) trois idées simples et encore très méconnues:
«les êtres humains perçoivent le monde à travers une combinaison des cinq sens»
«la façon dont les sens se combinent en une personne ou dans une société peut différer dans une autre»
«la combinaison différente des cinq sens en chacun […] engendrera donc deux expériences distinctes de la réalité»
L’enjeu culturel du processus actuel de mondialisation pourrait donc être d’appliquer à chaque individu le conseil que David Howes donne aux anthropologues (page 112):
«nous devons cesser de «percevoir le monde comme une grille de couleurs» et apprendre à voir, à entendre, à toucher, à goûter et à sentir soit au-delà, soit en-deçà de nos facultés normales».
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