L’exposition et le livre Histoire naturelle de l’architecture montrent les «raisons physiques, climatiques ou sanitaires qui ont fondé [la discipline], de l’aménagement urbain à la forme des bâtiments. Certains de ces éléments ont une dimension éminemment tactile.

 

Un tunnel végétal : une enfilade d'arches de verdure couvre une rue pavée plantée de lampadaires et de bancs alternées à l'abri des arbres ; la lumière extérieure est filtrée par les feuillages

 

Traditionnellement, en histoire de l’architecture, on commente l’esthétique visuelle des détails ornementaux et de l’agencement global des bâtiments, d’une part, les usages sociaux des aménagements urbains, d’autre part, et le projet politique dont ils témoignent. (Remarquons que la commodité kinesthésique des espaces intérieurs reste beaucoup moins souvent prise en compte.) Inspiré par les «défis climatiques, sanitaires et énergétiques qui nous obligent désormais», l’architecte suisse Philippe Rahm revisite les fondements de sa discipline «sous les angles physiologique et météorologique». Cette approche est illustrée par de nombreux exemples européens et nord-américains dans l’exposition présentée jusqu’au 26.09.2021, au pavillon de l’Arsenal, 21 boulevard Morland à Paris: entrée libre, du mardi au dimanche, de 11h à 19h. Soulignons que le dispositif reste classiquement visuel et ne propose pas d’éléments tangibles, expérientiels ou immersifs.
La section 2 redéfinit l’architecture comme «Le secteur qui concerne la mise à l’abri des activités humaines». Elle indique que les temples antiques et les monastères médiévaux «sont d’abord construits pour servir de grenier fortifié, la raison religieuse restant [au départ] secondaire». «Les premières villes naissent avec l’agriculture, au tournant du néolithique, à partir de 10000 ans avant J.-C. […] la ville joue [jusqu’au développement des transports] le rôle de grenier fortifié, dans lequel les paysans déposent leur récolte à l’abri des pillages et des aléas météorologiques».
Parmi les 13 modules de l’exposition, nous insisterons ici sur les sections 1, 3, 5 et 6, qui montrent que c’est «pour s’abriter des vents qui refroidissent la peau par convection, se protéger de la pluie qui accélère le refroidissement du corps par conduction ou se cacher du soleil dont les rayons brûlent par radiation, [que] l’être humain construit des toits et parois». Dans un second temps, la situation des bâtiments et le calcul de leurs ouvertures sont utilisés pour conjuguer régulation thermique et assainissement de l’air.

Régulation thermique

Philippe Rahm affirme que «pour comprendre l’origine de l’architecture, il faut revenir à notre condition «homéotherme» et à la nécessité de devoir maintenir notre corps à 37°C». «Le vêtement et l’architecture ont en commun la fonction de maintenir autour de la peau une pellicule d’air plus ou moins épaisse, d’une température idéale (entre 20° et 28 °C)». Dans ce but, les deux techniques utilisent d’ailleurs, au départ, les mêmes matériaux: peaux et textiles, mais aussi bois des sabots, des planchers et des lambris. Il s’agit d’une «forme amplifiée, exogène et artificielle des mécanismes thermorégulateurs corporels».
Du côté des «stratégies de rafraîchissement public», l’auteur observe qu’«Historiquement, la qualité climatique d’un arbre précède la fonction publique : le tilleul était là avant le tribunal et c’est l’ombre de l’arbre qui transforme un lieu en espace public attractif. Originaire de Perse, le modèle de l’espace planté se répand en Grèce et à Rome durant l’Antiquité». Les basiliques civiles viennent s’y ajouter avant l’époque chrétienne, puis la multiplication des églises (plus de 900, à Rome, aux XVIe-XVIIe siècles), la mode des jets d’eau classiques ou des miroirs d’eau contemporains, enfin le «réseau des salles dites “rafraîchies” […] pour se protéger des canicules».
Pour la recherche de tiédeur en hiver, les tavernes médiévales sont relayées par le développement rapide, au XVIIIe siècle, des cafés, «véritables espaces publics, reconnus dans l’ancienne dénomination anglaise du pub, abréviation de public house». Philippe Rahm note que «la France disposait de 200000 cafés en 1960, contre moins de 36000 aujourd’hui. La décroissance de la fréquentation des cafés est [donc] corrélative à la généralisation des installations de chauffage dans les logements».
Pour les espaces privés, «la décoration d’intérieur joue un rôle climatique crucial en apportant des revêtements isolants aux surfaces internes des constructions –qu’il s’agisse des tapisseries du Moyen Âge, des boiseries de la Renaissance, ou des tentures qui doublent les murs des pièces au XIXe siècle. […] Paravents et rideaux protègent des courants d’air. Les fauteuils matelassés isolent le dos du froid». «LES ARTS DÉCORATIFS N’ÉTAIENT [donc] PAS SEULEMENT DÉCORATIFS», et ce n’est pas un hasard si «LA DÉCORATION DISPARAÎT AVEC LA MODERNITÉ»: c’est qu’«au XXe siècle, l’utilisation des énergies fossiles et le développement des équipements de chauffage [ont permis] de créer des climats artificiels presque indépendamment des contraintes extérieures».
Ventilation contrôlée

L’aération se conjugue facilement avec la recherche de la fraîcheur, mais beaucoup moins avec celle de la chaleur. Ses techniques ont été plus lentes à élaborer et à mettre en œuvre. Elles sont également liées aux théories médicales, depuis le Traité des airs, des eaux et des lieux d’Hippocrate, quatre siècles avant notre ère. Cet autre fondement de l’architecture est lui aussi dissimulé par l’interprétation exclusive en termes de formes artistiques.
Quelques exemples. Dans les villas vénitiennes du XVIe siècle, «la primauté est donnée à la symétrie des bâtiments et à l’alignement des fenêtres pour favoriser la ventilation», ainsi qu’à une «coupole ouverte au centre» permettant d’«évacuer l’excès de chaleur par convection». Ce principe est repris au XVIIIe siècle par les dômes dits «de lumière», qui «servent [avant tout] d’aspirateurs à miasmes dans les hôpitaux, avant de se généraliser à tous les grands édifices publics. Il s’étend à l’habitat social au XIXe siècle, à Paris, quand «le préfet Haussmann prescrit un système de cours et de courettes, ces dernières parfois si étroites qu’elles sont comparables aux gaines de ventilation modernes». De son côté, Augustin Rey théorise en 1905 les Appartements traversants dans des immeubles qui «s’organise[nt] parallèlement au vent dominant afin que l’air s’introduise et puisse circuler sans contrainte dans chacune des pièces». «Aujourd’hui, la «ventilation double» permet de «maîtriser le renouvellement de l’air intérieur, notamment en récupérant la chaleur sortante pour préchauffer l’air entrant».
Concernant la structuration des villes, on assiste dès le XVIIIe siècle, notamment à Londres, à une répartition des quartiers aisés et des zones défavorisées en fonction des vents dominants évacuant davantage la pollution dans les premiers que dans les seconds. Au XIXe siècle, aussi bien à Londres qu’à Paris, à New York, etc., «La création de parcs en ville relève d’abord de cette volonté sanitaire» car, en absorbant du gaz carbonique et en rejetant de l’oxygène, «l’arbre est un “appareil” à “améliorer l’air”»; ce faisant, on renoue aussi avec le modèle plurimillénaire de l’espace public planté comme «stratégie de rafraîchissement». Enfin, les grands boulevards parisiens ont été créés par le préfet Haussmann comme des «boulevards à vent», même s’ils ont eu pour effet secondaire très documenté de favoriser la répression contre les mouvements sociaux.
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Les trois dernières sections de l’exposition et du livre de Philippe Rahm soulignent deux ruptures complémentaires dans la période récente. D’un côté, «à partir des années 1970» et «grâce aux antibiotiques», «L’architecture pourra [pendant trois décennies] se concentrer sur des valeurs d’images symboliques ou culturelles et d’usages sociaux plutôt que sur des valeurs sanitaires et climatiques». En particulier, «chacun peut revenir habiter dans les ruelles tortueuses et sombres de vieux centres historiques», qui perdent toute négativité. Mais d’autre part, dès les années 2000, «le lien entre architecture et climat [est] réactivé par le réchauffement climatique». En reliant clairement certains excès de l’architecture du XXe siècle à la surconsommation de charbon et de pétrole, l’auteur la redéfinit comme une parenthèse de quelques décennies dans l’évolution plurimillénaire de cet art. Il invite à réenraciner l’architecture et son histoire dans des valeurs sensorielles et humaines.
Lire le dossier sur le site du pavillon de l’arsenal.

Photographie d’illustration: Reginasphotos pour Pixabay.com