«C’est «une forme subtile de compétence que les auteurs d’ouvrages sur la pêche négligent», selon Keith McCafferty. L’AFONT conjugue l’article d’un anthropologue français et les pages les plus tactiles d’un roman états-unien pour amorcer cet objet d’étude.

 

Vibrations du fil de la canne à pêche sur l'eau: sur la surface d'un lac, le fil tourne sur lui-même en une multitude de petites vrilles rejoignant le flotteur qui vient d'être lancé (comme un effet de ricochets à la surface de l'eau).

 

«Alors que la pêche à la ligne amateur regroupe en France des centaines de milliers de pratiquants, les analyses sociologiques de ce “monde social” restent encore limitées», remarque Olivier Guillaume au paragraphe 48 (§48) de son article intitulé «Pêcheurs à la mouche: de l’activité sportive à la maîtrise des risques en rivière». Comme l’indique ce titre, l’auteur, employé par un gros producteur d’électricité, a pour objet principal la prévention des accidents liés aux lâchers d’eau automatiques sur les barrages hydroélectriques. Ce qui intéresse l’AFONT est que la troisième partie de son travail présente succinctement «l’application par les pêcheurs de connaissances pratiques issues de leur expérience sensitive».
Deux notes permettent d’abord de distinguer la famille des pêches au coup et celle des pêches au lancer. La pêche dite “au coup” regroupe les techniques des “flotteurs”, comme les bouchons, “au calé” et “au plombé”». Statique et pratiquée en lac, elle est «considérée comme plus simple» par les amateurs que «la famille de la pêche dite “au lancer”, […]activité physique mobile qui se pratique en rivière». Cette dernière «englobe par exemple la pêche à la « cuiller » où un bout de métal tiré dans l’eau imite un poisson vif afin d’attirer d’autres espèces carnassières». On lance aussi la mouche, nom générique qui désigne l’«appât artificiel imitant n’importe quel insecte […] fixé au bout d’une ligne nommée “soie” et fouettée au-dessus de l’eau» (§9) pour attirer «les salmonidés, famille de poissons carnassiers s’alimentant notamment d’insectes et regroupant truites, saumons ou ombres communs» (§10).

Leurres visuels

Beaucoup de pêcheurs fabriquent eux-mêmes leurs mouches, art à la fois manuel pour la réalisation et visuel pour le rendu, «les truites voyant très bien». Comme elles ont «une très bonne perception des mouvements» (§13), «les pêcheurs visualisent à distance les lieux où se tapissent leurs proies, en distinguant notamment les ronds qu’elles génèrent dans l’eau en gobant les insectes. Se tenant à distance de leurs cibles pour ne pas en être vus», ils utilisent le fil le plus fin possible, «doivent faire tomber leur mouche jusqu’à dix mètres devant eux» et la déposer «délicatement à 50 cm en amont du poisson, à la surface ou dans l’eau» en espérant ainsi le leurrer» (§12-13).

Esquives tactiles

«Rusées et imprévisibles, les truites […] prennent la mouche en quelques dixièmes de seconde et la recrachent dès qu’elles ont perçu le piège. La mouche attrapée, le pêcheur doit [donc] instantanément “ferrer” le poisson en deux dixièmes de seconde, selon certains pêcheurs, tirant nerveusement pour enfoncer l’hameçon dans la lèvre de la proie avant qu’elle n’ait compris son erreur et ne relâche le leurre» (§13). En effet, les vrais amateurs pratiquent la pêche «no kill», sans mise à mort, «avec des hameçons sans ardillons pour ne pas blesser le poisson» qui sera finalement relâché. Avant cette délivrance, le pêcheur entame avec lui «un combat éprouvant de plusieurs minutes, jusqu’à vingt minutes dans certains cas, en relâchant plusieurs fois la “soie” et en la ramenant au moulinet […] pour que la proie n’oppose plus de résistances et puisse, au bout du compte, être ramenée» (§14).
De fait, «le pêcheur no-kill ne peut […] pas ramener brutalement le poisson ferré, au risque de casser la ligne ou de décrocher son hameçon». «cette étape de la pêche accroît paradoxalement les opportunités pour le poisson de se libérer. Il tentera ainsi de se mettre dans le courant le plus fort pour résister et se décrocher, ou de tourner autour des rochers ou des branches pour casser la ligne» (même paragraphe). Voici le récit qu’en fait Keith McCafferty dans son roman Meurtres sur la Madison, traduit par Janique Jouin-de Laurens. Précisons que la «nymphe de demoiselle» est un appât simulant une libellule (ou un insecte apparenté) au second stade de son développement; le «scion» désigne le Brin très fin qui termine la canne à pêche, auquel on attache la ligne; le «float tube», la bouée utilisée par les pêcheurs au lancer; et les «waders», des pantalons imperméables.
«Au bout d’une heure sans touche, Stranahan remplaça la nymphe de demoiselle par une sangsue beige et noire, effectua un lancer, compta jusqu’à cinq et ferra un poisson. Il sentit des vibrations puissantes tandis que la canne se courbait jusqu’au liège. C’était comme s’il avait posé les doigts à la base d’un poteau électrique. Stranahan baissa le scion de la canne et vit le backing sur le moulinet diminuer de plus en plus. À quatre-vingt-dix mètres, le poisson nageait comme un marsouin, son dos rond affleurant au-dessus de l’eau comme une loutre faisant un tonneau. Puis il plongea profond. Stranahan n’avait jamais ferré une truite ayant une puissance aussi implacable, et il sentit ses mains trembler quand la course du poisson ralentit. […]
«Stranahan vit le poisson fendre faiblement la surface de l’eau. Profitant de son avantage, il le tira sur le côté et la truite glissa dans sa direction jusqu’à ce que la pointe du bas de ligne ne soit qu’à quelques centimètres de l’extrémité de la canne. Le poisson plongea soudains sous la bouée, emmêlant la soie autour des waders de Stranahan. Il sentit un poids inerte lorsque le poisson fut au bout du rouleau, le float tube tournant sous la pression du poisson ; puis la soie se détendit brusquement.
«– Fils de pute, marmonna-t-il.
«Il regarda Sam et agita le scion de sa canne pour montrer que le poisson était parti.» (éditions Gallmeister, 2018, pages 124-125)
À côté des notations visuelles, on soulignera la comparaison «des vibrations puissantes» de la canne à pêche avec celles «d’un poteau électrique». De même, le pêcheur sent «ses mains trembler quand la course du poisson ralentit», il sent «un poids inerte lorsque le poisson [est] au bout du rouleau», et c’est par le toucher qu’il apprend que le poisson a réussi à lui échapper: «la soie se détendit brusquement». Le narrateur annonce ainsi ces capacités tactiles quelques pages plus haut:
«C’est ce sens du toucher que Stranahan apportait avec lui à la rivière. C’était une forme subtile de compétence que les auteurs d’ouvrages sur la pêche négligeaient. Ils réduisaient la pêche à la mouche à des considérations avant tout pratiques, amenant leurs lecteurs à croire que celui qui possède la canne en fibre de carbone du plus haut module, la soie avec la finition futuriste la plus lisse, la potence invisible en fluorocarbone et la mouche parfaitement montée, écrasera tellement la truite de sa supériorité technologique qu’elle ouvrira la bouche, vaincue. Stranahan savait que le succès résidait davantage dans le toucher que dans la technologie, et que la technique passait au second plan derrière la concentration et le désir. Pour pêcher, il fallait sentir la rivière et votre cœur filer avec la mouche. À l’instant où vous laissez votre esprit s’égarer, vous êtes perdu.» (éditions Gallmeister, 2018, pages 76-77)
Olivier Guillaume conclut plus théoriquement: «À la qualification acquise par les connaissances abstraites, s’adjoint ainsi la compétence par la mise en pratique des connaissances et la mètis des pêcheurs regroupant des savoirs pratiques et non scientifiques qui permettent l’agilité, la mobilité et la rapidité» (§24). «La précision du lancer et la finesse du geste ont même généré des compétitions spécifiques: les lancers sur cibles à distances variables» (§12). Ajoutons que les anthropologues Marcel Détienne et Jean-Pierre Vernant définissent la mètis comme une «intelligence engagée dans la pratique», «impliquant un ensemble « d’attitudes mentales, de comportements intellectuels qui combinent le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise» (Les Ruses de l’intelligence, la mètis des Grecs, éditions Flammarion, 1974).

Autres savoirs tactiles

Concernant les «phénomènes de montée des eaux et d’accroissement du courant» qui sont l’objet de son travail, l’anthropologue indique que «La vue, le toucher ou l’ouïe sont des « prises » corporelles sur les aléas qui permettent [aux pêcheurs] d’en discerner les états limites et de s’en prémunir» (§40). Du côté du toucher, il précise seulement que «des pêcheurs expérimentés portent des bottes courtes afin que l’eau montante, tombe dans leurs chaussures, touche leur peau et les alerte du lâcher s’ils ne l’avaient pas vu» (§35). Mais, «considérant qu’ils peuvent appréhender et maîtriser les risques, certains s’enfoncent dans l’eau jusqu’à la taille, se rendant ainsi vulnérables au courant, ou rentrent dans les zones interdites et se rapprochent à quelques centaines de mètres du canal de fuite, là où le courant est le plus fort» (§40). «les plus aguerris apprennent à distinguer la variation de la rumeur de l’eau annonçant un lâcher d’eau. “Ça va du chuintement au courant fort […] les bruits sont plus nerveux. Vous passez du chuintement idyllique à la rumeur plus forte”» (§36-37). On souhaiterait davantage d’exemples comme celui-ci pour construire un inventaire des ressources perceptives de cette activité.
Note. On trouve des évocations très suggestives sur le toucher des pêcheurs statiques (au calé ou au plombé) dans les œuvres de Maurice Genevoix, en particulier La Boîte à pêche (1926).

Références

Guillaume, Olivier, 2013, «Pêcheurs à la mouche: de l’activité sportive à la maîtrise des risques en rivière», STAPS 99, p. 11-21.
McCafferty, Keith, 2012, traduction française Janique Jouin-de Laurens, 2018, Meurtres sur la Madison, Paris, Gallmeister.
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Photographie d’illustration: Kikatani pour Pixabay.com