La majorité des adultes français d’aujourd’hui sont des illettrés du toucher, alors que certains d’entre eux ont été alphabétisés avec talent! À quoi bon investir avec tant d’ingéniosité en école maternelle, pour ne plus jamais cultiver le toucher ensuite?

En novembre 2008, la revue La Classe maternelle proposait un article sur «Le toucher» qui frappe par sa justesse. Les pages 1 et 2 présentent un aide-mémoire de connaissances scientifiques, dont trois (au moins) sont loin d’être partagées par tous les adultes. D’une part, les trois rôles principaux des mains, souvent imbriqués, doivent être distingués: percevoir en touchant; saisir (et par-delà manipuler); accompagner (ou remplacer) la communication par le langage. D’autre part, les perceptions tactiles et visuelles ne sont pas équivalentes, mais complémentaires: on sourit de lire que l’enseignant/e est parfois obligé d’énoncer la consigne inverse des idées reçues, «Non, tu n’as pas le droit de regarder! Tes mains sont les seules à chercher» (page 4). Enfin, les catégories d’informations les plus fournies que recueille le toucher concernent la texture, mais aussi la forme (souvent rapportée à la vue seule).

L’article prend donc à revers ce que pourrait laisser croire une lecture rapide et simplificatrice des travaux des psychologues: le développement de l’individu ne passe pas de manière automatique d’une compréhension visuelle et tactile dans la petite-enfance à la compréhension purement visuelle de l’âge de raison. En réalité, toucher s’apprend, au même titre que regarder: à la question préliminaire «À quoi servent nos mains?», aucun enfant ne répond «À toucher» (page 1). Du coup, les pages 2 à 9 détaillent Trois séances pédagogiques étalées sur six mois en petite section pour les 3-4 ans, et des propositions de prolongement en moyenne section pour les 4-5 ans. Et l’on se surprend à se demander si tous les adultes maîtrisent parfaitement les objectifs pédagogiques ainsi formulés (page 2):
«– Savoir être: apprendre à toucher; à ne pas craindre un contact nouveau; accepter ou refuser d’être touché.
«– Savoir: distinguer le sens du toucher des autres sens (en particulier de celui de la vue), explorer et développer son sens du toucher.
«– Savoir faire: manipuler sans détruire, sans blesser ou se blesser; tenir un crabe, une sauterelle, un poussin; toucher sans voir; utiliser des gants si nécessaire…
«– Savoir dire: comprendre un lexique nouveau, se l’approprier, en utiliser une partie à bon escient; formuler ce que l’on perçoit.»

De nombreuses recherches en anthropologie (dont plusieurs sont recensées sur notre site) montrent qu’à l’âge adulte la sensibilité tactile est à la fois très utilisée dans certaines tâches de grande technicité et le plus souvent ignorée, mise en inconscience. En particulier, beaucoup d’adultes ont de la difficulté à «verbaliser ce qu’ils ressentent au toucher», alors que les enseignants de maternelle l’apprennent à leurs élèves (page 7). Comment expliquer une telle régression? Sous réserve d’enquête, on fera l’hypothèse que, dès l’école élémentaire, le savoir et le savoir-dire concernant les perceptions tactiles sont laissés en jachère au profit, d’un côté, des habiletés manuelles évaluées par leurs seuls résultats et, de l’autre, des perceptions visuelles ou auditives.

De fait, la vue est l’instrument prépondérant de la pédagogie actuelle, et se trouve également cultivée pour elle-même dans les activités artistiques. L’ouïe est travaillée comme outil dans l’enseignement des langues vivantes et pour elle-même dans l’éducation musicale. En revanche, quelle attention porte-t-on aux perceptions tactiles dans les apprentissages, qu’ils soient esthétiques, scientifiques ou technologiques? Tout se passe comme si, une fois acquis les savoir-être et les savoir-faire les plus basiques, le toucher devenait un jardin secret pour quelques-uns et une lande ensauvagée pour beaucoup d’autres.

À lire deux articles récents de Télérama, il semble que la pandémie de Covid-19 en fournisse une confirmation par l’inverse. Dès l’école élémentaire, l’application des consignes d’hygiène est seulement décrite comme une question de discipline et de civisme. Au contraire, Marion Rousset introduit son entretien avec Sylvie Cèbe, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation à l’Université Clermont-Auvergne, en affirmant: «gestes barrières, protocole sanitaire… Le coronavirus bouleverse la vie des écoles, notamment en maternelle, où l’apprentissage du partage [et de la proximité] est un objectif majeur». La chercheuse renchérit: «je me demande même s’il est raisonnable d’exiger trop durement la distanciation physique si l’on veut éviter que les enfants développent l’idée que l’autre est dangereux, qu’il peut rendre malade» (Télérama, 14.05.2020). Trois jours plus tôt, une enseignante déclare à Marc Belpois: «Je passe mes journées à leur dire “ne touche pas ça”, “va te laver les mains”, “ne tends pas ton crayon à ton copain”. C’est antinomique avec l’esprit de l’école maternelle. Et j’ai peur qu’à terme, ils perdent l’envie d’y venir…» (Télérama, 11.05.2020)

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