Du 16ème siècle au milieu du 20ème, les difficultés matérielles, l’ignorance scientifique et les interdits religieux ont compliqué la toilette, au point que la tactilité apparaît seulement en creux dans l’histoire de cette pratique, aujourd’hui banale, en Occident.

 

Une femme se lave à une fontaine en extérieur (au milieu d'une végétation luxuriante) : elle est assise sur le bord du bac avec les jambes à l'intérieur de la fontaine, recouverte d'un tissu-serviette totalement mouillé, sous l'eau qui arrive depuis l'alimentation en bois.

 

Schématisation générale

La chercheuse en psychologie sociale Denise Jodelet (2007) a travaillé la question particulière des représentations esthétiques des «soins que les femmes apportent à leur sexe». Au préalable, dans la section 5 de son article, elle schématise l’histoire générale de l’hygiène personnelle en Occident selon quatre étapes, qui n’excluent ni les variations locales, ni les cohabitations à certaines époques:
– 1° La toilette socialisée et à grande eau se pratique surtout aux époques antique et médiévale, «avec les bains collectifs de l’Asie, les thermes romains, les hammams orientaux, les étuves et bains de rivière du Moyen Âge».
– 2° La toilette conviviale et de plus en plus sèche, marque, «du Moyen Âge au 18ème siècle, les habitudes privées (avec les ablutions d’accueil, l’invitation à assister aux toilettes ou à les partager)»: la note 3 indique qu’«au 18ème siècle, les dames de la noblesse reçoivent encore dans leur bain, prenant soin, toutefois, d’atténuer la transparence de l’eau avec du lait, du son, ou cachant leur nudité avec une toile ou une planche». La note 4 précise qu’à partir du 16ème siècle, avec la radicalisation religieuse et la crainte des contaminations, «l’eau est [de plus en plus] réservée aux parties visibles et exposées du corps. Pour le reste on utilise le tissu comme éponge de nettoiement ou le renouvellement fréquent du linge de corps, la blancheur des vêtements de dessous attestant de la propreté». Nous ajouterons que les poudres et les pommades avaient pour fonction de dissimuler la crasse et les odeurs corporelles.
– 3° «L’essor de la bourgeoisie et le repliement sur l’univers familial, au 19ème siècle, entraînent, dans les salles d’eau, l’avènement du privé où le corps est occulté aux autres, même s’ils font partie de la famille ou de la maisonnée». La note 21 souligne que, dans le même temps, les premiers hygiénistes scientifiques durent combattre «certaines formes extrêmes de spiritualité», comme celle du «curé d’Ars», Jean-Marie Vianney, pour qui «le corps que l’on flagelle n’a pas à être soigné»; «de même, dans les écoles congréganistes [catholiques], l’hygiène était rejetée pour attenter aux bonnes mœurs parce qu’elle amène à toucher des “zones innommables”».
– 4° «Le 20ème siècle, débarrassé des tabous de cette pudibonderie, voit l’avènement de l’intimité, où les soins du corps, largement encouragés par les médias, se font dans la salle de bains, espace personnel, mais nullement secret, de plaisir et de bien-être».

Interdits et ignorances

Denise Jodelet montre que les prescriptions rituelles des traditions juives et musulmanes «rendent accessibles les gestes de la toilette de purification». En revanche, dans les cultures chrétiennes où ces prescriptions sont absentes, les gestes «qui répondent à un usage courant et profane sont mal connus» (section 37): en principe, le christianisme déculpabilise le sang menstruel, mais en pratique, la toilette est taboue, «les restrictions de la sexualité à la seule finalité reproductrice […] fonctionnent à plein, comme le refus des penchants et risques libidineux liés à l’attention portée au corps» (section 36 –lire notre article De quoi la cyprine est-elle le nom).
Dès lors, «chroniqueurs et historiens disent peu de choses à [cet] égard, les renseignements fournis par les indices matériels (ustensiles et instruments figurant dans les inventaires de demeures ou d’héritage, ou retrouvés sur les sites archéologiques) sont maigres. Quant aux documents écrits à partir desquels se reconstruisent les modes de vie (mémoires, correspondances, romans, etc.), ils ne sont guère loquaces sur ce chapitre, du moins jusqu’à la seconde moitié du 18ème siècle où apparaissent les manuels d’hygiène et de civilité, détaillant les soins de la toilette et leurs raisons» (section 37).
Cette première description attire l’attention sur la période cruciale allant du milieu du 19ème siècle, moment de plus forte restriction, au début du 20ème, amorce d’une libération de plus en plus rapide. Étudiant particulièrement cette époque, la sociologue de l’architecture Monique Eleb (2014) ajoute que l’eau «a longtemps été perçue comme dangereuse. On pensait que lorsque l’on se mettait de l’eau sur le corps elle entrait par les pores de la peau et que cela rendait malade. Donc, on essayait de se laver le moins possible. Pasteur [1822-1895] jouera un rôle important dans cette évolution en montrant que les microbes stagnent sur la peau si on ne se lave pas, et que l’eau devient saine si on la fait bouillir» (section 5 –lire notre article Comment nos mains ont longtemps été moins propres que nos pieds).
«Il a donc fallu beaucoup de temps pour que toutes les classes sociales acceptent de s’occuper du corps. Car le problème posé par la perception de la propreté est celui plus général du rapport à son corps» (même section). La chercheuse précise: «ce qui m’a frappée dans les HLM dans les années 1970 […] était la présence régulière de seaux et de bassines dans les appartements alors qu’ils n’étaient d’aucune nécessité: on se lavait encore par petits bouts alors que l’on pouvait se laver entièrement» (section 27).

Toilette épisodique

En 1989, Monique Eleb a dépouillé les modèles que proposaient aux femmes de la classe moyenne les «traités de savoir-vivre» et les «recueils de plans d’habitations» au tournant du 19ème et du 20ème siècles. Elle rappelle d’abord que «jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, […] l’équipement en eau, en canalisations, de la plupart des habitations est laissé à l’initiative privée. La fontaine d’eau potable, dont l’installation dans une ville ou dans un village souvent se fête, est la ressource la plus sûre et la plus utilisée par toutes les classes sociales. Seuls les immeubles des bourgeois aisés bénéficient d’un robinet ou d’une pompe située dans la cour, plus tard dans les sous-sols». De même, «évacuer l’eau continue à être compliqué jusqu’à ce que le “tout-à-l’égout” soit une réalité» (section 5). Se laver chez soi impliquait donc d’amener (ou de faire amener) l’eau propre, et de remporter (ou de faire remporter) l’eau sale.
Elle cite les mémoires de Pauline de Broglie, Comtesse de Pange, racontant comment, en 1898, «un bain prescrit après une maladie mit toute sa famille en émoi: “ce fut tout une affaire et on en parla pendant plusieurs jours […] personne de ma famille ne prenait de bain ! On se lavait dans des tubs […] avec cinq centimètres d’eau ou bien on s’épongeait en de grandes cuvettes mais l’idée de se plonger dans l’eau jusqu’au cou paraissait païenne, presque coupable”» (section 19). «C’est dire que […] les traités de savoir-vivre qui ont l’ambition de s’adresser à tous les milieux, […] doivent aussi montrer que l’on peut être propre par d’autres moyens, par exemple en se lavant dans un tub. Cette sorte de bassine que l’on peut mettre n’importe où, venue d’Angleterre, est tout à fait étrangère à la culture française et les magazines féminins ou les manuels de savoir-vivre détailleront la technique nouvelle qui permet de se laver debout, à l’éponge et tout le corps d’un coup en utilisant très peu d’eau» (section 5).
Avant 1900, les rapports officiels sur les internats attestent, pour les collégiens, la pratique d’un «pédiluve» le samedi et d’un «bain trimestriel» (section 61). Dans les logements neufs construits pour les ouvriers, «des bains et des douches sont proposés aux locataires, le plus souvent au rez-de-chaussée des immeubles et comme un service collectif, souvent payant, mais très peu onéreux, surveillé par le concierge » (section 48). Les documents d’époque déplorent leur faible utilisation et indiquent que «la douche est tonique et perçue comme masculine et le bain comme émollient, plus féminin» (section 53). La majorité de la population, en particulier «la France rurale continue [pour longtemps] de faire sa toilette le dimanche, dans une cuvette, et avec très peu de cette eau rare qui nécessite de grands efforts pour être tirée du puits et portée dans la maison» (section 73).

 

Le visage d'une femme, vu d'en haut, qui affleure à la surface d'un bain de lait (on ne voit même pas ses cheveux). Il y a un fort décalage entre son maquillage très marqué (yeux fardés et lèvres rouges) et l'eau qui la recouvre presque. Des fleurs et feuillage flottent autour d'elle.

 

 

Du cabinet de toilette à la salle de bain

«Le cabinet dans lequel est installée une table de toilette, équipée dans la plupart des cas de cuvettes et de brocs […] devient au cours du 19ème siècle, une pièce à part entière, qui se diffuse largement jusqu’à la plus modeste bourgeoisie» (section 4). Cependant, c’est «une pièce meublée» (section 18), où la propreté et l’hygiène se dissimulent derrière la coquetterie et la beauté (section 7). En effet, «une certaine idée de la décence créée par une éducation rigide et niant la sexualité autant que la sensualité, conduisent à proscrire jusqu’à la vue des instruments destinés aux soins du corps. Si le cabinet de toilette est si orné jusqu’à la fin du siècle, si les soies et les tulles recouvrent tout, c’est pour mieux cacher la cuvette et le bidet dont la vue offense ses utilisatrices mêmes» (section 1).
La Baronne Staffe le décrit ainsi en 1899: «les brocs, les seaux, etc., sont invisibles. On n’aperçoit plus ni robes, ni objets de toilette. Tout cela est dissimulé, rangé dans des cabinets spéciaux mais voisins -ou dans des placards» (cité section 18). Réciproquement, en 1900, le magazine La Construction moderne déplore qu’aux États-Unis, «le water-closet, le bain de siège, le bidet lui-même ne songent pas à se dissimuler. Cela donne l’impression d’une usine à laver, à décortiquer, à décrasser. Mais il n’y a nulle place pour la recherche, l’élégance, et pour les mille riens qui contribuent au charme de la femme. En sortant de ce cabinet de toilette, elle est prête pour faire du sport, mais pas pour aller en soirée» (cité section 23). Quant aux hommes, «il semble, selon les rares traités de savoir-vivre qui abordent cette question, que la plupart d’entre eux utilisent le cabinet de toilette de leur épouse, le matin, avant elle» (section 25).
Le retour du lavage à grande eau apparaît très progressif. Au départ, «une simple baignoire sera utilisée dans les sous-sols, dans un couloir de l’appartement ou dans une pièce qu’elle ne définira pas encore. En effet, tant que l’eau n’arrive pas dans les étages, la baignoire est mobile, on peut la placer n’importe où puisqu’elle n’est pas liée à une tuyauterie complexe. Néanmoins, on ne l’expose pas, on la cache dans les endroits les plus discrets de l’appartement. L’habitude de situer la salle de bains du côté des services trouve peut-être son origine dans la nécessité de descendre les eaux usées par l’escalier de service, mais aussi de chauffer l’eau dans la cuisine» (section 26).
Lorsque ce «service» se stabilise, «c’est un équipement technique et fonctionnel et il n’est plus question alors de traitement décoratif» (section 30). Puis, quand elle fusionne avec le cabinet de toilette, «cette pièce ménage, par les rideaux, différents degrés d’intimité: les objets liés à la propreté doivent pouvoir être cachés, ceux liés à la coquetterie sont au contraire ostensiblement présentés» (section 33). C’est seulement à partir de l’exposition universelle de 1910 que les discours et les images publicitaires montrent que «la France urbaine et bourgeoise est prête à accepter la propreté blanche et brillante des salles de bains-laboratoires qu’elle avait refusées à l’Exposition universelle de 1900» (section 73). Enfin, entre les deux guerres mondiales, une petite salle avec eau commencera à être prévue dans chaque appartement (section 53).

Liquette et gant: se laver sans se voir et en se touchant le moins possible

La phobie du corps dans la morale officielle du 19ème siècle n’enjoignait pas seulement aux individus, notamment aux femmes, de le soustraire au regard et au contact d’autrui, mais d’ignorer leur corps en le cachant à leur propre regard et en évitant leur propre contact. L’opposition entre apparent et caché est omniprésente dans les descriptions de Monique Eleb, et la tactilité totalement absente. L’AFONT lui a écrit pour lui demander quelles allusions pouvait y faire sa riche documentation, mais sa santé ne lui a malheureusement pas permis de nous répondre: née en 1945, elle vient de décéder en 2023.
La chercheuse rappelle qu’au 19ème siècle, «il convient d’être propre d’abord pour avoir une apparence correcte, afficher, voire prouver sa bonne santé, montrer que l’on est respectable tout en étant de son temps» (section 1). Cependant, «il est de règle de s’y laver en chemise pour ne pas se voir nu, en se nettoyant par-dessous le vêtement, qu’évidemment l’on trempe» (section 19). Michel Tournier en témoigne par cette anecdote: «une vieille amie m’a raconté qu’elle avait neuf ans quand elle débarqua dans un pensionnat tenu par des sœurs. Ayant utilisé la salle de bain, elle oublia de faire usage de la cape de toile écrue sous laquelle elle aurait dû se déshabiller, se laver, se sécher et se rhabiller. La surveillante s’aperçut de cette désinvolture et s’écria, scandalisée: “Ma pauvre enfant! Vous ignorez donc que votre ange gardien est un jeune homme!” » (rapporté dans le texte «Anatomie d’un ange» du recueil Célébrations).
Monique Eleb précise que «la présence d’une glace à trois faces qui permet de se voir « sous toutes les coutures » n’est pas dans tous les milieux un signe d’évolution, de libéralisation. Au contraire, il s’agit de se mieux voir pour mieux contrôler son apparence, son maintien» (section 71). «Le titre du manuel de la Comtesse de Gencé, Le Cabinet de toilette d’une honnête femme [1909], indique bien qu’il est encore nécessaire de dissocier explicitement immoralité et soins corporels et qu’il faut rassurer les bourgeoises sur le fait qu’elles peuvent se laver sans craindre d’être accusées de le faire pour des raisons inavouables» (section 72). La comtesse recommande ainsi avec réticence: «l’on ne saurait se priver du bain quotidien qui est devenu une sorte de jouissance nécessaire» (cité section 73).
Cette «sorte de jouissance nécessaire» et «le vêtement qu’évidemment l’on trempe» sont les seules allusions au tact. Deux autres accessoires incarnent ce tabou: le gant, dans lequel on continue d’enfiler la main aux Pays-Bas, en Allemagne, en Belgique et en France; la lavette en Suisse ou la débarbouillette au Canada, que l’on continue de prendre en main (comme dans les pays anglo-saxons). S’ils ont pu (et peuvent encore parfois) être fonctionnels dans les situations de toilette à sec ou avec très peu d’eau, leur usage est beaucoup moins hygiénique que celui de… la main nue! Car leur texture et leur humidité favorisent la propagation des germes (lire Quatre raisons de ne plus utiliser de gants de toilette).

Note</H2
Le Grand Robert indique que la toilette a d’abord été une petite toile servant d’emballage, puis le linge brodé et orné sur lequel on disposait les ustensiles servant à la parure. Elle a ensuite désigné l’ensemble de ces ustensiles et le meuble sur lequel on les place. C’est au 17ème siècle qu’elle nomme l’action de s’apprêter pour paraître en public: «être à sa toilette», c’est se peigner, se maquiller, se parfumer, s’habiller… mais pas encore se laver. De là, on est passé à l’ensemble des vêtements lorsqu’ils sont plus ou moins recherchés. C’est seulement en 1842, dans un roman de Balzac, qu’apparaît le sens d’«ensemble des soins de propreté du corps», et qu’on commence à dire qu’on «fait sa toilette» avant de s’habiller. Enfin, au 20e siècle, par euphémisme, «la toilette» (en Belgique et au Canada) ou «les toilettes» (en France) deviennent synonymes du cabinet d’aisances, qu’on appelle d’ailleurs aussi les «lavabos».

Lire aussi sur notre site
Une perception tactile mal étudiée l’humidité,
Faire avec le sable,
De quoi la cyprine est-elle le nom.

Consulter les articles de
Monique Eleb 1989 sur ,
Monique Eleb 2014 en copiant dans un navigateur
https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2014-1-page-15.htm,
Denise Jodelet sur
cairn.info,
Florence Massin sur
medisite.fr.

Photographies d’illustrations: 5882647 pour Pixabay.com