Un groupe de chercheuses en philosophie (universités de Barcelone, Santiago de Chile et Toulouse) lance un cycle de journées d’étude, dont la première aura pour thème «Faim de toucher: désir, contact et besoins au XXIème siècle». Voici leur appel à communications…

 

En gros plan et de profil, une femme pose ses lèvres sur la peau - mi mordant mi embrassant - de ce que l'on devine être le dos d'un homme. Ses cheveux tombent le long du dos exposé, tandis qu'elle enserre de ses mains les flancs masculins.

 

 

Cadrage

Les écrits d’Aristote et de Galien témoignent du fait que la peau, le plus large de nos organes, et le toucher, le plus primitif de nos rapports sensoriels aux autres, aux objets, au monde et à nous-mêmes, ont été des thèmes importants de la recherche philosophique et scientifique depuis l’aube de la culture occidentale. Pourtant, divers traits de la tradition qui se sont configurés au fil du temps, comme le dualisme intellectualiste, les valeurs religieuses méprisantes de la sensualité des corps, l’oculocentrisme et l’objectivisme, parmi d’autres, ont provoqué une indifférence, voire un dédain ou même un dégoût face à la confuse et omniprésente tactilité.
Or, c’est au niveau du toucher que se jouent non seulement nos rapports objectifs au monde, nos déplacements, le rapprochement et l’éloignement, la saisir et la manipulation d’éléments, mais aussi nos plaisirs, nos douleurs et nos besoins les plus intimes. Le toucher est également une des scènes où se déploie notre subjectivité, l’intégrité de l’image que nous avons de nous-mêmes, notre posture, notre rythme et la justesse -non seulement pratique, mais aussi affective- de nos gestes. C’est, en effet, par le toucher que nous entrons en contact physique avec d’autres sujets, contact qui est un ingrédient déterminant dans l’établissement et le renforcement de nos liens sociaux.
Grâce à la sécularisation et l’émancipation de la pensée par rapport à ses schémas traditionnels, un tournant somatique et affectif a permis que, tout au long du XXème siècle, ce rôle crucial du toucher soit souligné à neuf. Ceci principalement dans la philosophie phénoménologique (Husserl, 1952), la psychanalyse (Bowlby, 1973 ; Anzieu, 1995), l’anthropologie (Howes, 1991) et la danse (Novack, 1990). Les avancées en imagerie nerveuse et cérébrale ont permis ensuite que les recherches sur le toucher s’étendent également vers les neurosciences (Prescott, Ahissar & Izhikevich, éd., 2016).
Aujourd’hui, en plein milieu du vertige de la virtualisation grandissante, accélérée et banalisée de nos vies, toutes ces disciplines nous avertissent des effets de la réduction dans la quantité et la qualité de nos interactions tactiles, par des concepts nouveaux comme faim de peau (skin hunger) ou famine tactile (touch starvation).

Résumé à soumettre avant le 05.07.2022


Dans ce contexte, cette rencontre nous invite à réfléchir -parmi d’autres- aux questions suivantes:

  • Quelles sont les implications philosophiques, sociologiques et politiques des changements dans les échanges tactiles que nous vivons collectivement? Comment les étudier, comment les habiter?
  • Quels récits et épistémès ont été construits autour du toucher, et quelles hiérarchies les traversent?
  • Quels sont les débats contemporains dans lesquels la question de la tactilité, de son fonctionnement et de son sens, devient nécessaire?
  • Comment l’aspect haptique des technologies actuelles influence-t-il et se rapporte-t-il à nos habitudes et besoins tactiles?
  • Quelles avancées y a-t-il eu jusqu’à présente dans la compréhension du rapport entre le toucher et la santé mentale?

Le projet du réseau Tactae

Le toucher est non seulement le sens qui nous permet d’apprécier les formes et les textures, mais aussi celui qui nous permet de sentir la tendresse d’une caresse ou la violence d’un coup. Il nous permet de sentir la température et la douleur, l’équilibre et la position de notre corps, les sensations de démangeaison, les chatouillements, les vibrations, et l’excitation sexuelle. Mais ce sens, agissant en permanence et de façon cruciale dans tous les aspects de notre vie, accomplit ses tâches presque sourdement, en arrière-fond. En plus de cette discrétion inhérente au toucher, il est celui de nos sens qui représente le plus intensément la matérialité de notre corps, ses besoins, sa fragilité. De ce fait, le poids d’une tradition dualiste, vouée à l’éloge de l’immatériel, de l’esprit, et au blâme corrélatif de la chair, contribue à empêcher davantage que ce sens puisse être étudié en profondeur.
Aujourd’hui, la cristallisation d’un tournant corporel et affectif dans les diverses sciences et disciplines humaines et sociales, permet que les investigations sur le toucher fleurissent dans les plus divers domaines. Son rôle est ainsi souligné autant dans la coopération interhumaine, l’endurance face à la douleur, l’empathie, la compassion et le soin que nous pouvons prendre de nous-mêmes et des autres.
Dans ce contexte, le collectif TACTAE vise à promouvoir l’étude du toucher et des interactions tactiles chez tous les êtres vivants, ainsi qu’à mettre en relation les communautés académiques, scientifiques et artistiques travaillant sur ce sujet, entre elles et avec le public. Attirant l’attention sur l’importance de l’expérience tactile et développant une compréhension interdisciplinaire et fouillée de celle-ci, le réseau TACTAE souhaite élaborer une critique fondée de tous les modèles de société tendant à la privation tactile, la discrimination tactile et l’isolement.

Consulter le site du collectif Tactae.

Photographie d’illustration: StockSnap pour Pixabay.com