L’exemple des scaphandriers travaux publics, dont la vision est très réduite, montre que, grâce au toucher, prendre nous permet d’apprendre et de comprendre: d’«incorporer» une partie de notre environnement, pour être «en phase avec» lui et être «dans» notre activité.

Ancien modèle de combinaison de scaphandrier à la visière pleine de boue

Les scaphandriers travaux publics évacuent les épaves, construisent, nettoient et réparent des installations telles que les piles de ponts, les barrages, les stations d’épuration, etc. Leur vision est extrêmement restreinte par leur casque et par le milieu aquatique. C’est pourquoi, lors de leur apprentissage, ils s’entraînent à travailler d’abord yeux ouverts, puis yeux fermés. Un formateur leur dit: les gestes, «vous les avez dans la tête, il faut les avoir dans les mains!» (page 4).
En enquêtant parmi eux, les anthropologues Céline Rosselin, Élodie Lalo et Déborah Nourrit mettent d’abord en évidence comment «les mains apprennent à mesurer des distances, la taille des choses rencontrées, le positionnement des éléments les uns par rapport aux autres dans un environnement de travail donné et dont il faut rendre compte verbalement, ou par un schéma, au scaphandrier qui prendra la relève ou au «patron»» (page 6). Comme le langage, le dessin sert donc, en l’occurrence, à formaliser et à communiquer, mais la source de l’information et la connaissance à mettre en œuvre sont tactiles.
Les chercheuses détaillent ensuite concrètement comment «les outils sont incorporés dans le schéma corporel et sont perçus comme une extension du corps»: «la main qui apprend jusqu’à l’incorporation suit un processus durant lequel se succèdent crispation, prise et lâcher prise […] pour parvenir, finalement, à une optimisation du geste» (page 9). Cette unité du «système main-objet» est une des raisons qui expliquent la mise en inconscience des perceptions tactiles dans de nombreuses activités courantes. Mais, en l’occurrence, l’explicitation de ces savoirs est capitale pour la réussite du travail et pour la sécurité des plongeurs.
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