En 1998, le sociologue Hugues Lagrange documentait par la statistique l’idée que «l’invention du flirt» est «un des aspects les plus insolites de la sexualité occidentale contemporaine». Les recherches historiques et ethnographiques conduisent à nuancer ce propos.

 

En gros plan, un homme et une femme s'embrassent derrière la toile transparente d'un parapluie. L'image, en noir et blanc, est floutée par le ruissellement des gouttes de pluie sur la paroi plastique.

 

Le 09.01.2018, sur France Culture, la grande historienne Michèle Perrot déclarait: «on ne peut pas parler de sexualité de manière sérieuse en France; on considère que c’est une plaisanterie de collégiens». C’était avant la médiatisation des questions de consentement et de violence sexuelle ou sexiste. Avant, aussi, que la consigne de distanciation physique liée à la pandémie de covid ne nous conduise à prendre conscience des enjeux interpersonnels des contacts corporels plus anodins, mais devenus presque machinaux, que sont la poignée de main et l’embrassade (lire nos articles «Se saluer dans le monde d’après» et «J’embrasse, ou pas, selon les moments»). Les recherches dans ce domaine montrent l’importance, pour chaque individu come pour la société, d’échapper au cercle vicieux du tout ou rien par un apprentissage de la gradualité du toucher qui permette de comprendre son propre corps et celui de l’autre.

Pour citer cet article :
AFONT (Association pour la FONdation du Toucher), 2022, «Le flirt: diffusion d’une pratique ancestrale», disponible sur http://fondationdutoucher.org/le-flirt-diffusion-dune-pratique-ancestrale.

Généralisation du flirt et allongement des relations préconjugales

Hugues Lagrange rappelle que «le sentiment […] d’une libération des mœurs est le leitmotiv de toutes les époques» (page 157) et que, dans la société comme dans la recherche, la sexualité a été, jusqu’à date récente, «traitée de manière privilégiée dans deux perspectives: l’analyse de la fécondité [et] le processus de mise en couple» (page 140). Il entend aller au-delà des constats biologiques (l’abaissement de l’âge de la puberté chez les filles, les progrès de la contraception) et juridiques (l’émancipation de la vie affective et sexuelle des jeunes gens par rapport au «vouloir des hommes appartenant aux générations aînées», page 149). Pour ce faire, il a compilé de nombreuses enquêtes déclaratives réalisées aux États-Unis et en France au fil du XXe siècle qu’il synthétise sous la forme de tableaux et de graphiques. Il documente également la synchronisation progressive des calendriers féminins et masculins, l’abaissement de l’âge du premier rapport sexuel et sa survenue dans des lieux de moins en moins clandestins. Mais ce qui intéresse l’AFONT au premier chef concerne le changement de statut du toucher interpersonnel.
S’il est excessif de parler d’«invention» (lire ci-dessous), ce qui apparaît nettement est un progrès rapide de l’acceptation sociale des flirts et, pour la majorité des jeunes gens, un allongement de la période où ils n’aboutissent pas nécessairement à une relation sexuelle. Les statistiques permettent ainsi d’établir que «la séquence que nos contemporains considèrent comme naturelle –on commence par s’embrasser puis on échange des caresses et, enfin, il y a des contacts avec des organes génitaux– ne s’est établie que progressivement aux États-Unis et en Europe au cours de la première moitié du XXe siècle. Au sein des générations nées vers 1900, plus de la moitié des couples se mariaient, avaient des relations génitales et s’embrassaient sur la bouche par la suite» (page 139). D’un côté, «le flirt avec l’homme ou la femme qui sera le futur conjoint n’est pas systématique dans les générations nées avant 1920»; de l’autre, «une minorité d’hommes et de femmes ont flirté avec d’autres partenaires que leur futur conjoint» (page 147).
Or «on ne comprend pas la signification de ces échanges si on les conçoit d’abord comme les éléments d’un processus de sélection» du conjoint (page 156). Ce que «la critique de la licence des mœurs occulte», c‘est la «déconnexion des échanges de baisers et de caresses par rapport à la sexualité génitale», d’une part, le «couplage de l’affection (dont la durée d’interconnaissance est un indice) et des rapports physiques non génitaux», d’autre part (page 162). «La révolution des mœurs en 1960» réside surtout dans ce changement de statut du flirt: «d’abord comme forme propédeutique de la sexualité génitale, ensuite comme forme autonome des échanges affectifs. Le flirt va être valorisé pour lui-même, particulièrement dans les milieux cultivés». En termes statistiques, dans les années 1980, «près de trois ans et demi séparent l’âge médian au [moment du] premier baiser de l’âge médian au [moment du] premier coït et l’expérience du coït intervient un an à un an et demi après les premières caresses». «L’apparition de ce temps du flirt, inexistant au début du [XXe] siècle et qui ne durait en moyenne que quelques mois dans les générations nées au milieu du siècle, est passée quasiment inaperçue» (pages 161-162).

Dans les années 1960-1990, une «bannière» et un «laboratoire»: le slow

Le sociologue Christophe Apprill vient de publier un ouvrage bref, accessible et très documenté sur cette pratique apparemment mineure, qui constitue un symptôme dans l’histoire des mœurs et un souvenir important pour les individus des deux générations qui en ont fait l’expérience. Il y combine de manière très efficace l’observation ethnographique et l’analyse de témoignages.
Il rappelle que «les danses de couple apparaissent dans la première moitié du XIXème siècle au moment où le patriarcat se structure juridiquement» (page 27). Par contraste avec la tradition des danses de groupe, elles opèrent «une double transgression. D’une part, [le toucher entre personnes de sexe différent] se réalise de façon claire, visible et volontaire. D’autre part, il est interprété au prisme des techniques de danse, ce qui le dégage partiellement de la grégarité du désir sexuel», mais en fait un instrument d’évaluation des individus dans la sélection des conjoints potentiels (page 75). Le slow franchit un pas supplémentaire parce qu’il «mobilise explicitement le toucher et engage le corps dans une interaction qui relève davantage du jeu social que d’une mise en scène esthétique […] le slow est clairement du côté de la mauvaise danse: s’y toucher est une finalité en soi, et ce n’est pas de l’art» (page 33). Or son apparition coïncide avec ce qu’Hugues Lagrange caractérise comme l’allongement de la période des expérimentations affectives et sensuelles chez les jeunes gens.
Le slow a donc «formalis[é] la possibilité d’une rencontre corporelle où il est licite de se toucher dans la lenteur» (page 14), de «passer un moment dans les bras de l’autre sous le regard du groupe» (page 24), dans une interaction «circonscrite à quelques possibilités (enlacement et baiser)». Il a ainsi «jou[é] un rôle fonctionnel avéré tout en permettant l’expression de pulsions ailleurs réprimées. D’où sa puissance émotionnelle qui apparaît proportionnelle à l’effacement de la rencontre intime dans la vie quotidienne» (page 30). Bien qu’il conclue sur «l’idée incertaine du slow, orientée à la fois vers une fonctionnalité et une jouissance de l’instant», d’un «laboratoire sensible et sensuel», l’auteur insiste avant tout sur le fait que cette danse «séparait procréation et plaisirs du sexe» (page 97). Il privilégie son double rôle dans l’entrée en flirt: «faire l’expérience amoureuse» et «se montrer en couple sous le regard du groupe de pairs» (page 89), «séance d’entraînement» et «signe jeté au monde (“Voyez, c’est nous!”» (page 65). On attendrait quelques lignes sur sa contribution aux tourments et aux plaisirs des degrés antérieurs, parfois durables, de la camaraderie, de l’amitié amoureuse, des intermittences du cœur, etc.
De fait, si le caractère initiatique du slow doit être interprété «au regard du poids des injonctions morales puritaines qui imprègnent de nombreux milieux sociaux avant 1968» (page 53), il s’oppose également à l’«éducation scolastique qui tient le corps à distance à travers des représentations et des usages seulement tournés vers la performance, le travail et la santé» (page 54). «En tenant le corps à distance, l’éducation scolastique donne peu de clefs et de terrains d’expérimentation pour se mettre à l’écoute de soi et de l’autre» (page 59). Or Christophe Apprill indique que cette carence perdure en 2021: «des ateliers conduits avec des étudiants ont montré que le rapport au toucher est tributaire des socialisations à la fois familiales et éducatives. Une familiarité minimale avec leur propre corps et celui de l’autre se développe chez ceux qui, dans leur parcours, ont fréquenté des ateliers de théâtre, danse, mime ou cirque. Les praticiens y sont invités à faire la distinction entre le corps érotique et le corps au service d’une discipline […]. À l’inverse, ceux qui n’ont pas ce type d’expérience, se trouvent déstabilisé en situation de toucher l’autre. La démarche qui consiste à organiser une disjonction entre le toucher et le désir leur semble bizarre» (pages 31-32).

Autrefois: des flirts très poussés, au vu ou au su de la communauté

Dans la France rurale et préindustrielle du Moyen Âge au XVIIIe siècle, le conjoint doit être robuste et dur à la tâche: les anthropologues et les historiens (Martine Segalen, Alain Corbin, Anne Vincent-Buffault, notamment) rapportent, entre les jeunes gens, des pratiques brutales de torsions de mains, de pinçons, de bourrades ou d’empoignades. Mais aussi des gestes érotiques, allant du baiser intrabuccal à la masturbation mutuelle, à condition qu’ils soient accomplis à proximité d’autres jeunes couples ou des parents, afin de dissuader les amoureux d’aller jusqu’à la pénétration génitale. On est donc loin du «regard oblique des passants honnêtes» dont eurent à se défendre «Les amoureux des bancs publics», selon Georges Brassens, dans les années 1920-1960. Il s’agissait d’un «flirt public, aux gestes codifiés», selon les termes de Martine Segalen dans sa contribution au recueil Histoire du mariage (citée par Libération).
Par exemple, selon la même auteure, lors des fêtes religieuses en Basse-Bretagne, «les jeunes filles mettaient des noisettes et des pommes au fond des grandes poches de leurs tabliers et les garçons les recherchaient avec une grande ardeur». Ce jeu évoque le migaillage des habitants du bocage vendéen, puisque les migaillières désignaient les ouvertures des jupons donnant accès à deux sacs fixés aux hanches et servant de poches. D’où l’expression «abandonner le haut du sac», au sens de se laisser caresser. L’historien et romancier Michel Ragon en donne cette description suggestive dans Les Mouchoirs rouges de Cholet (1984): «Les mains des conscrits s’aventuraient sous les cotillons et les jupons à la recherche d’une échancrure où passer un doigt qui continuait seul le migaillage, et finissait seul après un long voyage par aboutir au merlandia».
Quant aux jeunes gens du marais vendéen, les maraîchins et maraîchines, leurs assemblées galantes et leurs baisers langoureux dans les auberges, ou en plein air sous des parapluies, immortalisées par des séries de cartes postales avant 1914, ont donné son nom au maraîchinage (cf. Ouest France). Un article de 1921 rapproche cette pratique de celle que les Bressans appelaient taboulage, dont nous n’avons pas trouvé d’autre trace: «en Bresse, les bonnes manières exigent que ces travaux d’approche des fiancés éventuels soient accomplis dans la chambre des parents de la jeune fille, au pied du lit clos. […] Une simple cloison de cretonne les sépare donc des représentants de l’autorité familiale».
Comme l’observe l’archiviste Marius Hudry, pour les époques plus reculées, «nous ne connaissons ces relations [prénuptiales] que par les mesures prises pour les limiter et souvent les interdire» (page 95). Ce chercheur traduit ainsi un acte en latin de 1609 signé par Anastase Germonio, archevêque de Tarentaise: «de jeunes paysans ont l’habitude, le dimanche et les jours de fête, que la coutume des chrétiens réserve au repos et au service seul de Dieu, de prolonger les veillées jusque tard dans la nuit avec des jeunes filles nubiles, et du fait de l’éloignement de leurs demeures, de leur demander l’hospitalité avec l’intention de se coucher, ce que dans le langage habituel on nomme alberger. […] chacune, gardant cependant ses vêtements de dessous, s’abandonne d’une façon irréfléchie dans le même lit à la discrétion de l’un des jeunes gens» (page 96). Le même texte indique que l’albergement (qui a la même étymologie qu’hébergement) est ancien, qu’il reste répandu malgré ses condamnations précédentes et que ses acteurs ne doivent pas être absouts, «déclarant en plus que seront excommuniés […] s’ils le savent et le permettent, leurs parents» (page 97). La pratique subsiste pourtant au XIXe siècle, sous un autre nom dont nous n’avons pas trouvé l’explication: la tressaz (pages 98-99).

Pour conclure provisoirement

Ces cas sont les mieux documentés, mais l’écrivain du XVIe siècle Noël Du Fail mentionne des coutumes approchantes en Allemagne, et le concile de l’église catholique, réuni à Trente de 1545 à 1563, prit le temps de les condamner, alors que son objet était de statuer sur les thèses de Luther et de Calvin. Il ne s’agit donc pas des écarts de conduite de quelques villageois isolés, mais de la persistance de comportements sociaux dans la longue durée. C’est sans doute le phénomène le plus intéressant qu’attestent de telles coutumes: l’existence, à côté des interdits officiels et de leurs transgressions individuelles, de stratégies collectives d’initiation au toucher interpersonnel et d’accompagnement des jeunes gens vers l’âge adulte.

Références

Apprill, Christophe, 2021, Slow. Désir et désillusion, éditions L’Harmattan.
Fox-Trott, 1921, «Le taboulage. Le maraîchinage. Le baiser florentin. Le cataglottisme et la repopulation», Le Journal amusant 110, 18.06.1921, p. 5.
Giard, Agnès, 2017, «Les paysans sont-ils capables de caresses?», Libération, 06.12.2017.
Gilbert, Philippe, 2017, «Quand le maraîchinage était une coutume», Ouest France, 26.06.2017.
Hudry, Marius, 1974, «Relations sexuelles prénuptiales en Tarentaise et dans le Beaufortain d’après les documents ecclésiastiques», Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie 1, p. 95-100.
Lagrange, Hugues, 1998, «Le sexe apprivoisé ou l’invention du flirt», Revue française de sociologie, 39(1), p. 139-175.

Photographie d’illustration: Jupilu pour Pixabay.com

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